Signe linguistique :une motivation inconsciente ?


Quand la motivation pointe

 

Glouglou ! Gla-gla ! Glups !


L'arbitraire du signe est combattu par quelques linguistes encore minoritaires qui admettent un certain degré de motivation des mots. Ainsi P. Guiraud dans "Structures étymologiques du lexique français" (1967) confirme l'existence de la motivation de mots onomatopéiques de type acoustique où existe une analogie entre sons signifiés et sons signifiants tels glouglou, flic flac, clac et claquer, boum... qui peut s'étendre par métaphore aux couleurs ou idées assimilées à des bruits, tel l'éclat de la couleur ou la gravité de la maladie. Il relève aussi l'existence d'onomatopées articulatoires quand le mouvement des organes de la parole présente une analogie avec le mouvement signifié : par exemple le français glisser et l'anglais to glide portent ce son gl qui s'effectue "la langue tendue à plat avec une aperture resserrée et un souffle expiratoire chassé à travers le canal latéral le long duquel il glisse".

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Pour ébaucher une nouvelle écoute des mots, il faut approfondir ce glissement lingual et linguistique. L'étymologie de glisser peut nous fournir une aide précieuse. Le mot glisser est entré dans la langue française par les Francs qui firent plusieurs incursions dans l'Empire romain. Au VI ème siècle les descendants de Clovis établirent leur suprématie sur les autres peuples germaniques, puis sur la Gaule romanisée qui finit par adopter leur nom et devenir la France. C'est à partir du francique glidan que s'est formé le verbe gliier en ancien français, mutant en glicier en 1190 sans doute sous l'influence de glacier, puis "glisser" apparu en 1165 dérivant du latin glaciare et du bas latin glace.

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A la multiplicité des signifiants qui se sont succédés dans le temps pour le signifié glisser, est opposée la constante du groupe phonémique ou littéral gl. Si le signe linguistique conscient saussurien se définit par sa mutabilité diachronique, c'est-à-dire ses changements fréquents au cours de l'évolution de la langue comme en témoignent les descendants évolutifs de glisser, il faut d'emblée souligner que ces séquences sonores ou littérales motivées ont deux caractéristiques, d'une part une remarquable stabilité diachronique et d'autre part une nature inconsciente, puisque jusqu'alors ils sont ignorés de tous, ce qui - vous en conviendrez - est la preuve irréfutable de leur caractère inconscient.

Dans la page précédente sur le grondement des mots de la grippe, il semble que le doublet gr glisse linguistiquement en gl lors de la phase de liquéfaction/liquidation de la grippe, comme si le passage du r au l permettait de liquider le mauvais r du grippé !


Peut-on en conclure que le groupe phonémique gl porte à lui seul le sens de glissement ?

Pour l'établir il est nécessaire d'étudier d'autres signifiants du lexique français conscients dans lesquels gl s'est glissé. A titre comparatif si l'on compare le matériau signifiant des mots français glace, allemand Eis et anglais ice avec le verbe glisser, on se rend compte que glisser a en commun avec Eis et ice le couple de phonèmes is, qui est en rapport avec une surface, que l'on retrouve en français dans  glisser, la glace se développant (es) en surface (des eaux) pour les Allemands et réalisant un obstacle (ic) glissant pour les Anglais.


Mais pour tirer son épingle du jeu des signifiants, il faut élargir la recherche à d'autres mots pris au hasard tels: épingle, agglomération, glace, glaire, angle, règle, glaive, gluant, sanglot, ongle, aigle, glousser; on se rend alors vite compte que la notion de glissement ne peut être associée qu'à glace et éventuemment à glaire et gluant, évocateurs de matière visqueuse qui peuvent faire glisser.

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Les tois onomatopées glups, glouglou et glagla sont également étrangères à ce concept de glissement. La première glups est une imitation du bruit de la déglutition humaine, glouglou l'imitation d'une bouteille qui se vide et glagla l'expression de la sensation d'un froid intense.


Les caractéristiques du référent pénètrent le cerveau par l'intermédiaire des organes sensoriels qui constituent une sorte de clavier permettant d'adresser des messages informatifs multimodaux: vision,  audition,  olfaction, tact, goût. Le langage humain ne se transmet que par l'audition et secondairement par la vision lors de la lecture du signifiant graphique correspondant. Les onomatopées ne peuvent être qu'essentiellement de type imitation sonore, car une odeur, un goût, un toucher, une vision, une sensation thermique ne sont pas des bruits que l'on peut reproduire. Cependant il est possible de les transcrire vocalement soit parce qu'elles sont associées à un bruit tel clac qui relie le retentissement et la vision d'un objet qui se ferme comme le claquement d'une porte. Pour les odeurs et le goût, la langue est obligée de faire des comparaisons dans le registre visuel ou sonore pour tenter de transmettre cette perception olfactive, tactile ou gustative : une odeur vanillée, un contact rugueux, un goût sucré.


Pour l'onomatopée gla-gla qui traduit la sensation de froid (tact thermique), nul doute qu'il faille en chercher l'origine dans le signifiant glace (eau) qui nous refroidit, nous glace. La sensation de froid est ainsi reliée à un référent connu qui l'engendre. Ainsi gl est accessoirement associé à cette sensation de froid et pour cette sensation peut être aussi rangé dans les "esthésièmes".

Mais quel est vraiment le sens caché du couple consonnantique gl ? Si nous examinons la douzaine de mots pris au hasard, il est possible après réflexion de déceler deux sens inconscients issu du même mot conscient, soit celui de fondre, fusion soit celui de fondre sur.


Un signifié inconscient fondre


En effet la glace fond, c'est évident, et la glace (miroir) réalise la fusion de l'objet et de son image, qui se confondent (le stade du miroir pour l'enfant permet la prise de conscience de l'identité par cette image dont les lignes se fondent, se confondent avec l'image du corps réel). On fond en sanglots, on doit se fondre à la règle. L'agglomération est le résultat d'une fusion d'objets (conglomérat, global, englober et sans doute engloutir). L'épingle, comme la sangle servent à unir, à fusionner deux objets séparés, de même la glu. Le gl d'igloo est motivé par la glace qui le construit et la fusion des blocs de sa paroi. La glycine fusionne avec son support. L'angle est réalisé par l'intersection de deux lignes qui finissent par fusionner en un point, alors que la confusion des lignes et des couleurs (le fondu, fondu-enchaîné) résulte d'un aveuglement, d'un flou visuel (bigleux, glaucome) bien glauque, source d'imbroglio.

Le contact de ce qui fond, se liquéfie, fond dans la bouche est la source de mots qui prennent le gl de glace, tels glaire, glaviot, gluant, et s'étend par généralisation tactile aux éléments visqueux : glaires, voire gland, et glucide, glycine (sucre), gluten, gluau, seigle, glaise. La viscosité sanguine n'échappe pas à ce marquage: gles, sanglant ou ensanglanté, témoignant d'une effusion de sang, de globules rouges, que l'on peut corriger par transfusion.


La gloire et celle du Christ et des Saints (auréole lumineuse) est certainement liée à la diffusion, une diffusion de lumière, mais aussi avec G majuscule une diffusion de La Langue (G) comme dans le mot Graal.

La présence de gl dans églantier est plus difficile à comprendre, peut-être est-ce dû à sa remarquable capacité à fusionner par bouturage avec toute espèce de rosiers ou à s'accrocher aux vêtements pas ses épines ? Le sigle est une unité lexicale qui fusionne, agglomère les initiales des mots qui le composent.

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L'aigle qui fond chaque jour sur Prométhée

Le concept de fondre sur est inscrit par la médiation de ce couple gl dans aigle (qui fond sur sa proie) ou dans sanglier (qui fond sur son agresseur). Le glaive du gladiateur, telle l'épée de Damoclès, fond sur la victime. L'ongle s'orne de gl car maints animaux tels les rapaces s'en servent pour fondre sur (ils n'ont pas bec et ongles pour rien!). En outre la matière kératinisée de l'ongle fond à la chaleur et les médecins utilisent cette propriété pour le percer avec un trombone rougi afin d'évacuer l'hématome sous-unguéal. Le nom Angles est sans doute lié au fait que le peuple "barbare"des Angles fondait sur ses ennemis lors de ses invasions nombreuses pour coloniser ce qui est devenu l'Angleterre.



Ce double sens de fondre représenté par le doublet gl permet d'expliquer les homophonies et peut expliquer le passage d'un concept à l'autre surtout dans le domaine de l'imaginaire: ainsi le gl qui fond sur de l'aigle peut être remplacé par le gl de fusion / union. L'aigle qui réunit les deux composants (conscient et inconscient) était un symbole de leur réunion dans l'hermaphrodite alchimique et symbolise la création d'un nouveau centre de la personnalité, que Jung nomme le Soi.hermaphrodite

Le  bruit de glougloutement de la bouteille a été comparé à celui de la déglutition d'un liquide: glouglou,  surtout lorsqu'on l'engloutit vite. Le glougloutement du dindon et le gloussement de la poule sont d'origine onomatopéique imitative.


Si le terme Google est dérivé consciemment de gogol, inconsciemment leurs auteurs y ont clairement indiqué leur désir inconscient d'une part d'une fusion des langues (gl- G) et d'autre part d'une rapidité pour que le moteur de recherche fonde sur les mots clés recherchés.


gl = glisser/fondre, fondre sur, schèmes dynamiques auxquels peut parfois s'accrocher la sensation de froid.



 

 

 

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Date de dernière mise à jour : 02/12/2013

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