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HISTOIRE VECUE

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La Morte est-elle encore vivante ? "

 

…. Le souvenir le plus marquant de ma carrière médicale reste cet appel de novembre 1975, quelques mois après mon installation comme généraliste en milieu semi-rural. La sonnerie du téléphone au milieu de la nuit réveilla la maison endormie. Au bout du fil, je perçus une voix blanche, qui me suppliait : " Venez vite, docteur, à la ferme de T… la morte se réveille ! ".

Sautant en hâte dans ma voiture, je me rendis dans le village indiqué en empruntant les petites routes sinueuses de la campagne. C'était une vieille ferme. Une porte s'entrouvrit. On me fit pénétrer dans une cuisine champêtre où régnait la pénombre. Une dizaine d'ombres noires s'y tenaient en silence, dessinées par la lueur vacillante de quelques bougies. L'homme du téléphone m'accosta, je le reconnus à sa voix : " Ma femme était hospitalisée depuis plusieurs semaines au CHU. Vers 22 heures, la bonne sœur du Service m'a appelé pour m'avertir de sa mort ", bredouilla-t-il d'une voix tremblante, les yeux mouillés d'émotion. " Elle m'a dit que l'interne avait signé le certificat de décès et me demandait où l'on devait conduire sa dépouille… à la morgue ou… chez moi ?". Il avait opté pour la seconde solution.

Tout en m'invitant à le suivre vers une porte, d'où jaillissait une lumière blanche et crue, celle d'une chambre, il m'informa que quelques minutes avant son appel à mon domicile, la morte semblait se mettre à respirer ! Entré dans la pièce, j'aperçus sur un grand lit blanc, une femme sans âge, une sorte de momie de papier à la joue desséchée et creuse, qui gisait, complètement inerte. Je mis quelque temps à m'en rendre compte… un léger mouvement, comme un frisson, soulevait d'un rythme lent son buste plat, enveloppé dans une chemise de nuit, blanche comme un linceul. Je m'empressai de saisir son poignet, mais ne perçus aucun pouls. Je sortis fébrilement mon stéthoscope, posai la membrane sur la chemise dans la région du cœur ; mes tympans percevaient de très sourds battements à peine audibles, boum… tac… boum… tac…, il battait, certes pas comme celui d'une jeune fille, mais il battait très faiblement… et ses contractions régulières témoignaient à mon ouïe que je ne rêvais pas : elle était bien vivante ! Je lui pris sa tension artérielle : 5/3 !… pas florissante. Cependant, après quelques minutes d'expectative anxieuse, la vie sembla à nouveau envahir ce corps inerte : une discrète coloration rose teinta ses pauvres joues, la tension remonta, 7/4 puis 8/5. Je confirmai au mari, planté derrière mon dos, qu'elle était bien en vie. Je crus bien qu'à cette annonce, il faillit s'évanouir. Le teint de la dame en blanc perdait maintenant sa lividité cadavérique et, soudain, elle ouvrit les yeux… un vrai miracle ! Des yeux perdus, hagards, qui cherchaient vainement à se souvenir, puis les choses familières de la chambre la ramenèrent sur terre, chez elle et elle commença, avec peine, à parler…

Avant de tomber malade, elle exerçait le travail de foraine et toutes ces femmes en noir, qui m'avaient impressionné à mon arrivée dans la maison, faisaient partie des gens du voyage, venus la veiller, pour son dernier à elle. Je téléphonai au CHU. On m'apprit que cette femme d'une cinquantaine d'années avait un cancer métastatique de la gorge … au-delà de toute ressource thérapeutique, et que depuis 15 jours, on lui injectait de la morphine à doses croissantes pour calmer ses douleurs. Comme vers 22 heures, la malade était inerte et semblait ne plus respirer, la religieuse avait appelé le jeune interne de garde qui, après l'avoir auscultée, avait finalement signé l'avis de décès ! J'appris alors à la sœur, infirmière chef du Service d'O.R.L. que la patiente n'était pas morte et qu'elle était simplement plongée dans un profond coma opiacé !

Je revis la malade le lendemain, maigre et gauche (ou sinistre?) comme un squelette, elle sortait seule des toilettes, confirmant, malgré sa démarche titubante, qu'elle avait repris vie. Je ne comprenais pas : elle ne se plaignait d'aucune douleur. Pour se nourrir, elle ne pouvait avaler que du liquide. La voix de la religieuse infirmière, qui ce matin-là, appela mon cabinet médical, résonne encore à mes oreilles : " la Morte est-elle encore vivante ?". J'ai rendu ensuite de nombreuses visites à cette malade. Sa cachexie extrême - elle pesait 33 kg - comme on en rencontre parfois chez les cancéreux en phase terminale, engendre souvent, comme chez les plongeurs en haut-fond, une sorte d'euphorie qui fait perdre le sens du réel. Elle ne cessait pas de faire des projets de rénovation de sa maison pour la fin du printemps et n'avait toujours pas mal ! Pourquoi ?

Outre la gentillesse de son époux, qui ne la quittait jamais, deux souvenirs précis me reviennent. La fenêtre de sa chambre, située juste à côté du lit, ouvrait sur un petit jardin, et un vieux lilas venait en caresser les carreaux. Lorsque le printemps éclata avec ses bourgeons, elle ouvrit tout grand les battants de la croisée ; toute la chambre était embaumée de ce parfum subtil et prenant qui vous captivait dès que vous en franchissiez le seuil. Je ne sais pas s'il l'avait prémédité, mais le vieux lilas mauve, qui connaissait depuis longtemps cette maison et ses habitants, s'était surpassé, il avait fait des merveilles. Chacune de ses branches était un véritable bouquet de fleurs et de senteurs, qu'il offrait ainsi à foison à cette dame blanche. Combien de fois ne l'ai-je pas surprise, humant à grands traits, malgré ses dérisoires forces, cet air enivrant qui inondait sa chambre, et je voyais, dans son œil un peu terne qui se plissait soudain, comme une petite lueur de bonheur, presque un instant d'extase. La malade me raconta que ce lilas représentait tous les lilas de son enfance, qu'en respirant son parfum, elle plongeait directement dans son passé heureux de petite fille de la campagne, dans ce vert paradis plein de jeux, de rires et de chants innocents.Le second souvenir, pas plus médical que le premier, est la présence de son chat, un gros matou tigré qui venait souvent auprès de la malade, frotter sa tête et ses moustaches grises contre sa maigre joue aux pommettes saillantes, qu'elle lui laissait caresser avec un vrai plaisir… ou bien il s'installait, impudique, et bien impunément, sur son ventre si creux… et ses ronrons de contentement étaient si forts qu'ils faisaient vibrer tout son pauvre corps. Parfois, avec une nonchalance presque gracieuse, elle étendait vers lui sa main décharnée, presque éthérée, et ses longs doigts de fée lançaient à son contact quelque étincelle magique, vite éteinte lorsqu'ils plongeaient au sein de sa fourrure touffue. Je n'ai, bien sûr, jamais chassé ce tendre animal de sa place de choix ; lui, inquiet, m'observait examiner sa maîtresse de mes bizarres instruments. Ce ne fut pas le seul chat de ma longue carrière, et bien d'autres ont offert leur douceur féline aux femmes prisonnières, clouées au lit par la maladie. D'instinct, le chat semble posséder le don d'accompagnement des malades. N'est-il pas le symbole domestique de nos chaumières, jetant à terre la violence longtemps répétée des rats et de leur peste contagieuse ? Comme chaque mois, je reçus un appel téléphonique de la religieuse inquiète de savoir, si … la Morte était toujours vivante ?                                      

A suivre…


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Date de dernière mise à jour : 15/11/2012

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