Evangile apocryphe de Thomas


 La finalité de la graine se réalise dans son retour à l’endroit de son origine. Dans cette unité elle cesse d’être graine pour servir comme semence et devenir germe… Pour l’homme, la réalisation de sa finalité consistera donc dans un retour à l’état de conscience originel : celui d’une unité dans l’Être absolu. Cet état est celui du monachos ou du bodhisattva. Celle ou celui, qui se sera reconnu, sera choisi

Graine (dans le temps de l'explosion disséminatruce de La Langue à Germe émanation du domaine de la Langue et Gène dans la langue et Genèse

Introduction

 

L’évangile selon Thomas est un des 52 manuscrits, écrits en langue copte et découverts en 1945 près de Nag Hammadi en Haute Egypte. Il représente un recueil de 114 logia, des paroles que Jésus aurait dites. Ce témoignage nous révèle aujourd’hui une dimension nouvelle dans l’enseignement de l’homme qui, voici vingt siècles, fut à l’origine de quelques perturbations dans la sphère religieuse judaïque. Certains de ses disciples le proclamèrent en effet comme le Messie tant attendu. Il fut même reconnu comme «fils de Dieu», quelle que puisse être la signification accordée alors à cet épithète.

L’histoire de la genèse du christianisme, suite à la prédication du dénommé Jésus, appelé le nazaraios, à la signification accordée à sa crucifixion et surtout à la foi en sa résurrection, se situe toujours et malgré une littérature impressionnante, dans une nébuleuse historique. L’historiographe de l’époque fait en effet à peine allusion à sa présence. Le témoin le plus présent dans le Nouveau Testament, le juif Paul, n’a porté quasiment aucune attention au contenu de son enseignement. La plus importante source d’informations à son sujet nous est proposée par les évangiles canoniques. Mais ceux-ci ne représentent qu’un choix sélectif, découlant d’une interprétation appropriée du témoignage de Jésus. Le choix de ces évangiles ne fut officialisé que vers la fin du IV° siècle. Tout au long de leurs rédactions successives et de leurs transcriptions ils ont, en outre, indéniablement subi l’influence des idées pauliniennes. Par des écrits de «pères de l’église» nous savions déjà que certains des disciples de Jésus témoignaient d’une perception différente du contenu de son enseignement. La découverte de Nag Hammadi nous confirme aujourd’hui l’existence, au début de l’ère chrétienne, d’une diversité insoupçonnée dans l’interprétation de l’enseignement de Jésus.

Une approche sereine de son avènement nous apprend que sa prédication ne fut pas perçue par les autorités religieuses juives comme concordante avec leur croyance biblique. Elle fut même considérée à tel point perturbante, qu’il fut décidé par le Sanhédrin de mettre un terme radical et définitif à la liberté d’expression, que Jésus s’était accordé à lui-même. Il fut donc éliminé par une crucifixion, une sentence romaine qui à l’époque ne représentait pas un évènement exceptionnel. Toutefois, lorsque nous consultons les évangiles, nous constatons que son témoignage y est présenté comme une continuation évidente de la bible hébraïque. Jésus y est en effet reconnu comme le Messie, dont la venue est prophétisée dans les écrits vétérotestamentaires. Ce qui fut dissonance devint donc consonance 

La particularité dans le témoignage de son disciple Thomas, est que, d’une part, il nous propose un grand nombre de paroles de Jésus présentes également dans les évangiles canoniques mais que, d’autre part, il nous confronte à un Jésus qui prend clairement ses distances par rapport à la croyance judaïque et ses rituels. Le «nouveau» dont il témoigne est foncièrement différent de l’ancien. Il est le vin nouveau, qui ne peut se garder dans de vieilles outres, le vêtement neuf qui ne nécessite aucune retouche à l’aide d’un tissu usagé, la connaissance nouvelle qui n’a que faire d’une circoncision juive… Dans la prise de conscience d’un lien intérieur et donc spirituel, l’unissant à l’Être absolu - lien qu’il précise dans l’image de la relation unissant alors un fils à son père - il a trouvé la délivrance véritable. Ce lien il le reconnaît comme le propre de chaque être humain. Le but de son témoignage aurait donc été d’éveiller la conscience de chacun de ses frères et sœurs à cette réalité spirituelle intérieure.

Le problème, auquel nous sommes confrontés aujourd’hui et qui est gratuitement ignoré par l’Église parce que trop perturbant, concerne l’interprétation de l’enseignement de Jésus. Le fait que son témoignage eut lieu il y a vingt siècles ne facilite nullement sa juste compréhension. Le fossé culturel qui nous sépare du monde juif de jadis ressemble en effet davantage à un gouffre… En plus, les croyances religieuses n’appartiennent plus aujourd’hui au domaine du divin mais à celui d’une connaissance humaine ô combien précaire et culturellement dépendante. Il en découle que l’approche que nous en faisons aujourd’hui ne peut être que foncièrement différente de celle de ses auditeurs dans la Palestine d’antan. Dans la mesure toutefois où le contenu de son enseignement témoigne, comme celui de Bouddha ou de Krishna dans la Bhagavad Gita et de bien d’autres, d’une conscience religieuse universelle, le temps ne pourrait constituer un obstacle à la recherche d’une compréhension nouvelle.

 

 

 

La conscience religieuse universelle

 

La conscience religieuse universelle nous offre aujourd’hui une opportunité pour aborder l’enseignement de Jésus, vieux de deux mille ans, dans un esprit de liberté spirituelle. Cette conscience nous permet en effet de transcender les restrictions, que se sont imposées les croyances à elles-mêmes ainsi qu’à leurs adeptes.

Le mot religion trouve son origine dans le verbe latin religare, qui signifie relier. Il s’agit donc d’un lien qui unit. Dès lors le mot religion pourrait être défini comme : le lien unissant toutes les personnes partageant la même croyance en un Dieu unique ou en des divinités multiples. Une approche par le biais de la conscience religieuse universelle nous amène à définir le mot religion comme : le lien individuel unissant chaque être humain à l’Être absolu.

Le monde dans lequel nous vivons est appelé relatif, parce que tout y est continuellement changeant, évoluant dans une interdépendance permanente, tributaire de valeurs telles que le temps, l’espace, l’énergie et la matière. La conscience religieuse entend qu’à l’origine de ce monde il y a une cause, un «Être», non dépendant de ces valeurs relatives. Cette cause, symbolisée dans le mot «Dieu», a donc un caractère absolu. Ceci implique que l’esprit humain, dans sa dépendance de limitations relatives, ne peut percevoir l’absolu, que l’homme ne pourra donc jamais «connaître» Dieu. Ainsi dans la Bible hébraïque Jaweh, le Dieu des juifs, est appelé «l’Inconnaissable».

Mais pour l’homme l’inconnu représente toujours une source d’angoisse. Dès lors, et depuis sa présence sur terre, l’homme a tenté de saisir l’absolu et de s’en octroyer une connaissance. Pour ce faire il fit appel à son imagination. L’absolu fut projeté dans une image… De cette conception imagée de «Dieu» l’homme attribua l’origine à une inspiration ou une révélation divine directe. L’image engendra des commandements et des interdits, des rituels, des espérances aussi. Ainsi naquirent des croyances…

Le tragique, inhérent aux croyances, est toutefois que, dans sa tentative d’uneapproche du divin, dans l’octroi à soi d’une connaissance de Dieu, l’homme créa laséparation et rendit l’Être absolu quasiment inaccessible aux  vivants de ce monde…

L’évangile selon Thomas est appelé gnostique. Le mot gnosis est grec et signifie connaissance. Définir la conception actuelle de la gnose n’est pas chose simple ! Le caractère gnostique de la plupart des manuscrits découverts à Nag Hammadi est en outre foncièrement différent de celui dans cet évangile. Nous proposons donc cette définition de la gnose : la gnose n’est pas l’impossible connaissance du divin, mais une connaissance engendrée par une expérience personnelle du lien qui nous unit à l’Être absolu. Cette expérience est à la portée de chaque être humain. Comme toute connaissance est tributaire de la conscience individuelle, il s’en suit que la gnose est une connaissance évolutive en fonction de l’évolution de cette conscience. Elle ne pourra donc jamais être «enseignée» à autrui. La gnose est le fruit d’une expérience personnelle, libérée de toute emprise culturelle. De cette qualité témoigne l’enseignement de Krishna dans la Bhagavad Gita, du Bouddha, du Tao, ainsi que celui de Jésus dans cet évangile.

La gnose, ou l’expérience propre à la conscience religieuse, implique la reconnaissance de l’homme en tant qu’expression matérielle et temporelle de l’Être intemporel, dans lequel réside la source de toutes ses facultés vitales. La faculté de penser, d’éprouver des sentiments, de percevoir sensoriellement et d’agir librement nous parvient en effet à chaque instant de «cela» qui, comme une source, est continuellement donateur. La prise de conscience d’un lien, nous unissant à «cela», ne nécessite toutefois pas une connaissance de la source elle-même… La reconnaissance d’un présent n’est pas tributaire d’une connaissance du donateur…

S’il est exact que l’Être absolu ne peut faire l’objet d’une connaissance humaine, il est tout aussi évident que l’expression de l’Être ou sa manifestation relative peut elle être connue par l’homme. Cette connaissance de la création, du monde phénoménal, est appelée science. Tout savoir exact, dans quelque domaine que ce soit, ne pourrait être en désaccord avec un autre savoir exact ! Une évaluation correcte des lois naturelles ne pourrait donc être en contradiction avec une juste appréciation religieuse. Il importe toutefois d’être toujours conscient des limitations propres à tout savoir humain…

L’expression de l’Être non manifesté dans une création manifestée a sa loi… La physique nucléaire nous apprend en effet qu’à chaque instant se manifestent des vibrations, des ondes énergétiques, dont l’origine se situe dans un vide, appelévacuum physique. Ces vibrations sont créatrices de matière. Ainsi apparaissent d’abord des particules élémentaires, qui s’harmonisent et forment des atomes. Ceux-ci s’harmonisent à leur tour pour créer des molécules. Se combinant entre elles, celles-ci se manifestent par des structures de plus en plus complexes. Ainsi naissent nos cellules… La science nous apprend donc qu’en provenance d’un vide la vie se manifeste de façon continue par une expression harmonieuse d’énergie et de matière, de synthèse et de dissolution. La loi unique à l’origine de cette manifestation créative s’appelle harmonie.

Un vide est sans valeur, car absence de toute chose. Un vide qui contient la totalité du potentiel de la création est une merveille, qui dépasse tout entendement humain ! Pourtant, à ce vide là chaque être est uni, car chaque atome de son corps y trouve sa source. Ceci implique que chaque atome ou chaque cellule de notre corps est continuellement et spontanément à l’écoute d’une loi d’harmonie. Dans la prise de conscience d’une intégration individuelle dans cette loi absolue, qui constitue la cause même de notre existence, réside la finalité de notre vie : à l’exemple de la nature tout entière, transformer en harmonie les qualités qui, par une créativité harmonieuse, sont mises à notre disposition.

L’expression de l’harmonie dans nos pensées est appelée intelligence, la base de toute connaissance. L’harmonie dans nos sentiments, par laquelle s’exprime la bonté, est appelée amour. Tout savoir n’a de valeur que lorsqu’il sert. L’amour n’a de valeur que lorsqu’il se donne. L’harmonie des deux est nécessaire pour réaliser une action juste. Dans un repos, le silence du vide à l’intérieur de soi, chaque être peut recevoir une inspiration lui permettant d’exprimer harmonieusement intelligence et amour. C’est cette inspiration qui lui révèle son unité spirituelle dans l’Être absolu.

La réalité de notre vie ne correspond hélas plus à cette situation idéale, car l’homme à dédaigné la source de son potentiel. Dans l’histoire du livre de la Genèse, Adam - l’homme - trompé par son savoir prétentieux - le serpent - a usurpé du fruit de l’arbre de la connaissance - l’autorité propre au Créateur - qu’il s’est approprié. Le juste fruit de toute connaissance est autorité. L’abus d’une connaissance mène au pouvoir… L’homme s’est donc emparé de l’autorité du Créateur pour en faire son propre pouvoir. Par ce geste il a rompu son intégration dans la loi d’harmonie. Cette histoire symbolise ce qui fut et est toujours sa faute originelle, qui est péché d’orgueil : ce qui était un et devait rester uni, l’homme a séparé : il a fait le deux. Pour les perturbations, qui sont la conséquence de son acte, l’homme seul est responsable... Sa tâche maintenant consiste donc à rétablir en sa conscience son unité originelle.

Le dualisme, dans lequel nous percevons toute manifestation relative, trouve sa cause dans une perturbation de la conscience individuelle. Ainsi nous discernons le bien et le mal, l’harmonie et la disharmonie, la lumière et l’obscurité… Pourtant seule la lumière a une source, l’obscurité n’en a pas. L’obscurité est absence de lumière, comme la disharmonie est absence d’harmonie, comme l’ignorance est absence de connaissance… Absence est manque… Pour notre manque de perception, d’expérience, de conscience, nous sommes nous-mêmes responsables…! Lutter contre un manque, du bien, de l’harmonie, n’a pas de sens… Celui ou celle qui fait paraître la lumière dissipe spontanément les ténèbres… Dans une prise de conscience du lien qui nous unit à l’Être absolu, la source de la lumière intérieure, dans la reconnaissance de Sa loi comme la cause première de toutes nos facultés humaines, réside également la prise de conscience de notre responsabilité dans l’évolution de la vie sur terre.

Ce qui est relié est uni, est un… L’idée fondamentale dans l’évangile selon Thomas est unité. Parce que la nature du lien qui nous unit à l’Être absolu est d’un ordre spirituel - ce lien ne peut se révéler que par l’expérience d’uneinspiration que chaque être peut recevoir - le témoignage en est des plus délicat. Pour témoigner de sa conscience d’unité, Jésus fit donc appel à des images. L’image n’est toutefois qu’un moyen par lequel une réalité peut se révéler. Jamais le moyen ne peut être confondu avec son but. Jamais l’image ne peut être confondue à la réalité qu’elle tente de dévoiler ou d’approcher…La relation intime, unissant jadis un fils à son père, image par laquelle Jésus tenta de visualiser le lien intérieur l’unissant à l’Être absolu, ne fut toutefois pas perçue comme une image mais comme une réalité. Il se présentait donc comme un fils de Dieu, ainsi l’image fut comprise… Cette confusion fut à l’origine de sa crucifixion. Pour chaque auditeur de ses paroles dans cet évangile le défi sera donc de dévoiler la connaissance cachée dans l’image et d’accéder à une juste interprétation de la notion d’unité.

 

 

Un brin d’histoire

 

La découverte en décembre 1945 près de Nag Hammadi en Égypte fut, comme bien d’autres découvertes importantes, le fruit du hasard. À la recherche d’une terre fertilisante, quelques frères paysans découvrirent une jarre ancienne contenant un nombre de manuscrits, écrits en langue copte et datant du IV° siècle. Répartis en treize enveloppes de cuire, appelés codices, 52 manuscrits, témoins jusqu’alors silencieux d’une approche gnostique de l’enseignement de Jésus, se sont ainsi révélés à notre connaissance.

Cette découverte prit pourtant de nombreuses années avant de nous dévoiler son contenu. Bien que dès 1947 Jean Doresse, un égyptologue français, ait pu prendre connaissance de quelques manuscrits récupérés par les autorités égyptiennes, il fallut attendre jusqu’en 1977 avant qu’une première publication complète de ce qui est appelée la Bibliothèque de Nag Hammadi vit le jour aux États-Unis.

Un sort particulier fut toutefois réservé à un fragment non négligeable d’un codex, récupéré par Albert Eid, un antiquaire belge résidant au Caire. Après une vaine tentative de vente de ses manuscrits aux États-Unis, ceux-ci furent confiés à un coffre-fort d’une banque belge. Lorsque le professeur néerlandais Gilles Quispel eut connaissance de la présence en Belgique d’un fragment de codex, il incita l’institut Jung de Zurich à se procurer ces manuscrits. Par l’intermédiaire d’une tierce personne et grâce au support non négligeable de quelques francs suisses, le professeur parvint, dans les ténèbres d’une brasserie bruxelloise, à récupérer les manuscrits coptes et à les transférer lui-même en Suisse. Quelques années plus tard il se rendit au musée copte du Caire à la recherche de la partie manquante de son codex. Son étonnement fut total lorsqu’il découvrit le fragment initial de son manuscrit : «celles-ci sont les paroles cachées qu’a dites jésus le vivant et a écrit elles didyme judas thomas».  Il s’agissait de l’envoi de l’évangile selon Thomas.

Alors que la datation des textes coptes fut relativement aisée - leur origine se situerait vers la moitié du quatrième siècle - il n’en fut pas de même pour l’estimation de l’apparition première de cet évangile. Les auteurs du «Synopse des quatre évangiles» de l’École biblique de Jérusalem – une autorité non discutable au sein de l’Église catholique - déclarent dans l’introduction du Tome I :

«Il semble qu’il (l’évangile) nous permette d’atteindre une forme de la tradition évangélique antérieure à la rédaction des évangiles canoniques. Son témoignage serait alors très important pour reconstituer l’histoire de la transmission des paroles du Christ.»

Le professeur Helmut Koester de la Harvard University situe l’origine de cet évangile vers les années 50. Dans cette datation relativement précoce il est suivi e.a. par les professeurs Ron Cameron, S.L.Davis et C.W. Hedrick. Fait, surprenant par ailleurs, qui confirmerait l’ancienneté de ce témoignage, est une citation de Paul dans son premier épître aux Corinthiens (1Cor 2. 9), où il reprend presque littéralement le logion 17 de cet évangile. Paul, qui de façon générale se refuse à référer aux paroles de Jésus, laisse donc précéder sa citation par les mots : «mais, comme il est écrit, nous annonçons…». Rappelons que cet épître est situé au début des années 50 et que cette parole de Jésus ne figure pas dans les évangiles canoniques. Il n’est, par ailleurs, pas établi que ces évangiles avaient atteint leur rédaction finale cent ans plus tard…  Il sied en effet de constater l’absence de toute citation d’un texte évangélique, à laquelle est associé explicitement le nom d’un évangéliste, avant la seconde moitié du II° siècle.

À la question de savoir si l’évangile selon Thomas représente le témoignage le plus ancien et donc le plus authentique des paroles de Jésus, il est bien douteux que la science puisse un jour nous apporter une réponse nette et définitive. La découverte des «rouleaux de la Mer Morte» a confirmé combien la relation entre croyance et science peut être crispée, voir hostile, lorsqu’il s’agit de la découverte de nouveaux témoignages. Les croyances sont en effet fondées sur une approche émotionnelle de la relation entre le naturel et le surnaturel. Elles ne peuvent donc se laisser perturber par la démarche rationnelle propre à la science… Il s’en suit que toute rencontre entre croyance et science sera toujours des plus délicate.

Reste une approche personnelle et donc subjective des paroles de Jésus. Une telle démarche sera toujours tributaire des limitations propres à l’état de conscience individuel. Elle pourrait par exemple engendrer la réflexion suivante : qu’en Jésus lui-même est personnifié le témoignage qu’une juste connaissance religieuse ne peut jamais donner lieu à quelqu’exercice de pouvoir que ce soit. La question se pose donc comment associer le témoignage de Jésus à l’exercice de pouvoir, dont l’Église a fait preuve durant vingt siècles…? L’Église, vu son ardent désir d’affirmation de soi et d’expansion, n’a-t-elle pas davantage suivi Paul que Jésus…? Les chrétiens gnostiques ne seraient-ils pas plus proches du Jésus vivant que ne le fut jamais ou ne voulut l’être Paul...? Il est probable que, par la découverte de Nag Hammadi, la science pourra nous éclairer sur l’importance du vécu gnostique au début de l’ère chrétienne. Jamais pourtant elle ne sera en mesure de nous proposer une réponse à la question de savoir quelle pourrait bien être la teneur exacte du témoignage de Jésus…

 

 

Commentaire

 

Dans la présentation de cet évangile nous avons fait suivre chaque parole ou logion d’un commentaire. Le but de celui-ci n’est pas de proclamer une tantième vérité religieuse, mais de créer une ouverture d’esprit permettant à tous ceux ou celles qui le désirent d’accéder plus aisément au contenu non conventionnel de l’enseignement de Jésus. Toutefois, comme toute interprétation est dépendante de la conscience individuelle, il s’en suit que jamais une interprétation ne pourra être proposée, voir imposée, comme une vérité. Dans un contexte religieux la vérité ne peut qu’appartenir au prétentieux savoir humain, au venin du serpent biblique… C’est ce venin là qui empoisonne toute tentative de dialogue entre croyances.

Une liberté d’esprit est la condition première pour toute connaissance humaine. Cette liberté nous offre l’opportunité de considérer Jésus comme un homme qui, comme le Bouddha et bien d’autres encore, a un jour rendu témoignage de sa conscience religieuse. Son avènement donna lieu à la genèse d’une croyance nouvelle. Nous imaginons bien qu’une remise en question de l’interprétation de l’enseignement, qui fut à la base de la croyance chrétienne, peut toucher la susceptibilité de bien de croyants. Pour cette sensibilité nous avons de la compréhension et du respect. Mais voilà, il n’y a pas de liberté sans responsabilité, et toute connaissance n’a de valeur que lorsqu’elle sert. La mise au service d’une connaissance, même ressentie comme perturbante, ne pourrait altérer ni la liberté, ni la responsabilité d’autrui !

Une connaissance libérée de la réalité religieuse ne repose pas sur une tradition culturelle, mais dans la liberté d’une conscience religieuse universelle. Dans la recherche de réponses à des questions existentielles chaque être se retrouve face à soi-même dans une nudité solitaire. À ce point les convictions d’autres ne lui sont plus d’aucune utilité... Le défi que pose ce témoignage à chaque lectrice ou lecteur, croyant ou non croyant, sera donc de relativiser ses propres idées ou convictions, afin de créer une condition d’écoute sereine, sans parti pris, et de s’engager dans une voie de recherche d’une connaissance, dont a témoigné un homme voici deux mille ans. La question existentielle, qui nous concerne tous dans cette vie, n’est pas de savoir qui ou quoi pourrait bien être Dieu, mais plutôt : qui suis-je, être humain sur cette terre, quel est le sens de ma vie individuelle, quelle en est la finalité… ?

Une dernière remarque concernant le commentaire présenté. Tout au long des 114 logia de cet évangile les mêmes thèmes se réitèrent. L’essentiel du message se résume en quelques idées «radicales», qui souvent donnent lieu à des images diversifiées. Il est par conséquent difficile d’éviter de se répéter… Nous avons pourtant consciemment opté pour une certaine répétition, suite à l’idée qu’un tel témoignage peut représenter une source de réflexion spirituelle, alors même que le lecteur se limite à une ou quelques paroles.

 

 

Traduire est trahir…

 

…est un dicton qui s’avère hélas trop souvent exact. La transmission d’une connaissance religieuse a toujours et dans chaque culture donné lieu à une déformation voir une détérioration du message original. Ce sort fut également celui du témoignage de Jésus. Comment ses paroles ont-elles été perçues par ses disciples ? Comment ont-elles ensuite été transmises par des évangélistes ? Quelles manipulations interprétatives ces écrits ont-ils subies tout au long des leurs rédactions successives et de leurs transcriptions ? Même au niveau de la traduction du texte grec en une langue moderne, la transcription recèle trop souvent des manipulations interprétatives. Cet évangile n’échappe hélas pas à cette réalité…

L’original dont nous disposons est un texte copte et est donc déjà une traduction. La fiabilité de cette traduction pourra toujours être mise en doute… Il va de soi que la transcription du copte en une langue moderne est un travail de spécialiste, mais elle ne pose pas de problèmes insurmontables. En consultant de multiples traductions nous avons pourtant eu la nette impression que trop souvent le traducteur témoigne d’un souci excessif d’accessibilité au contenu du discours. Traduire et interpréter sont en effet deux exercices distincts qui, semble-t-il, se confondent très aisément…

Lors de la transcription de cet évangile un souci de respect du texte original a donc toujours été présent. Seulement voilà, vingt siècles de culture et d’évolution séparent la parole exprimée de sa transcription en une langue moderne. Il s’en suit que toute tentative de reproduire cette parole dans sa pureté originelle, sans qu’elle soit colorée par quelques touches personnelles, sera toujours vouée à l’échec. Un contenu spirituel n’a pas la rigueur d’une science exacte !

Ainsi, la traduction de certains mots nous a posé des problèmes quasiment insurmontables. C’est la raison pour laquelle nous avons omis de traduire le mot monachos, à la fois grec et copte, mot clef dans cet évangile. La racine en est monos, qui signifie seul. Cette racine se retrouve dans le mot moine, qui réfère à une personne qui a renoncé au «monde», dans le but de rechercher ce qui est appelé «Dieu». La qualité du monachos ne concerne toutefois pas un comportement extérieur mais un état de conscience intérieur. Il s’agit en effet de l’homme, qui a accompli un cheminement intérieur et a accédé à la conscience d’une intégration du moi individuel dans l’Être absolu.

Un cheminement intérieur suppose un détachement des valeurs extérieures. Le but de cette démarche n’est pas une recherche de Dieu mais la recherche du «soi véritable». Dans cette démarche solitaire l’ultime détachement consistera donc à relativiser l’importance du moi, dans sa position dominante au sein de sa propre vie, et à prendre conscience de sa tâche véritable. Cette tâche réside dans une transformation harmonieuse d’une inspiration, émanant d’une réalité supérieure présente au plus profond de chaque être. Dans cette expérience libératrice lemonachos a découvert la réalité initiale et finale de son être. Aussi bien un, solitaire, détaché quelibéré sont des qualités qui concernent le monachos.

D’autres traductions nécessitent quelques précisions. C’est le cas du mot psychè. Nous le reconnaissons aujourd’hui comme la racine de psychologie. Une traduction par âme semble donc évidente. Mais s’agit-il de l’âme dans le sens qui lui est accordé dans «état d’âme» ou est-ce l’âme immortelle dans un corps mortel… ? Et lorsqu’il nous incombe de traduire correctement pneuma, qui signifie aussi bien souffle qu’esprit, nous ne sommes pas sortis de l’auberge ! En plus ces mots sont associés à une réalité physiologique pour laquelle sont utilisés aussi bien les mots soma quesarksSoma réfère au corps comme le support physiologique de l’homme, tandis que sarks fait plutôt allusion au corps animé par le psychique, tel que Paul en exprima le sens dans l’expression : «l‘homme de chair et de sang». (1Cor 15. 50)

L’homme est une entité psychosomatique, une combinaison de psychè et soma. Cette entité est représentée par le mot sarks. Le psychè pourrait être défini comme une sorte de réservoir intérieur, contenant aussi bien des données rationnelles qu’émotionnelles, accumulées suite à l’interaction continue entre l’homme et son environnement. Cette interaction se situe aussi bien au niveau du conscient que du subconscient. Il s’en suit que le psychè constitue le «moi intérieur» de l’homme, qui détermine finalement le contenu de son ego.

Définir le contenu de pneuma, dans son sens d’esprit ou spiritus, n’est pas non plus chose aisée… Comme l’animal dispose d’une inspiration, appelée instinct, l’homme dispose également d’une telle inspiration. Son origine se situe dans une réalité supérieure qui, dans un contexte religieux, est précisée comme l’action de l’Esprit Saint. Sur un plan personnel, l’esprit de l’homme représente ce qui lui reste de cette inspiration, après que celle-ci a transité par son psychisme. Par cette interférence l’esprit de l’homme est surtout imprégné d’un savoir et de désirs personnels. Ceci a pour conséquence que chaque homme considère l’esprit comme une partie intégrante de son moi personnel.

La qualité de la cohérence entre ces différentes fonctions à l’intérieur de l’homme détermine finalement la qualité de son état de conscience. Plus nos structures physiologiques sont en harmonie, plus sera perceptible l’action du pneuma et mieux sera la perception des qualités mises à notre disposition : celle de penser, d’éprouver des sentiments, de percevoir sensoriellement et d’agir librement. Par ces précisions, discutables il est vrai, nous espérons éviter quelques malentendus concernant une traduction délicate. Nous avons donc traduit soma par corps, sarkspar chair, psychè par moi intérieur et pneuma par esprit.

Dans la tradition évangélique un autre et délicat problème de traduction se pose. Il s’agit de la juste appréciation du contenu du mot grec basileia. Tenant compte de l’expectative juive ce mot fut traduit par royaume. La signification première en est pourtant royauté, ce qui réfère donc à ladignité royale. Par extension basileia peut également signifier royaume. La différence entre les deux significations est pourtant substantielle. Un royaume réfère à un territoire sur lequel règne un roi, sur lequel il a établi son pouvoir. Toute personne appartenant à son royaume se trouve dans l’obligation de respecter ses lois, comme elle peut également jouir des avantages qui en découlent. La notion de royauté, par contre, met en exergue la qualité de l’autorité royale.

La confusion entre autorité et pouvoir est depuis bien longtemps instaurée dans notre société humaine. Tout homme, qui met une connaissance au service d’autrui, exerce une autorité. Celui qui, par contre, utilise son savoir, non pas pour servir autrui mais pour se servir soi-même, fait exercice de pouvoir. L’exercice d’une autorité est libérateur, tandis que  celui de pouvoir restreint la liberté d’autrui… La différence peut s’exprimer en un mot : orgueil. Quiconque participe à une autorité, est investi d’une responsabilité : celle de servir. La conception de basileia en tant que royauté nous mène à la conclusion suivante : qu’il appartient à la responsabilité de chaque être humain de prendre conscience de son intégration, ici et maintenant, dans une autorité absolue et d’exprimer les qualités dont il est investi dans un engagement de serviabilité.

Il est à noter que jadis un Messie était un roi, investi non pas de pouvoir mais d’une énorme responsabilité : celle de préparer l’avènement du royaume divin sur terre. Dans cet évangile le motroi ne réfère donc pas à un pouvoir mais à une autorité et à la responsabilité qui en découle. La préoccupation de ne pas imposer une interprétation nous a porté à maintenir, dans la transcription de cet évangile, le mot royaume. À chaque lecteur ou lectrice de juger de l’opportunité d’en adapter le sens.

La transcription présentée est le fruit d’une analyse comparative et critique de différentes traductions. Ce qui nous fut de la plus grande utilité est la traduction «mot à mot», à partir de l’original copte, présentée dans l’édition de 1979 de l’Évangile selon Thomas de la collection Métanoia. À chaque fois que nous avions l’impression d’être face à une erreur de transcription ou de quelque souillure du texte supposé original, nous avons clairement indiqué la correction proposée. Un grand nombre de logia ont laissé des traces dans les évangiles canoniques. À chaque fois les parallèles canoniques ont été indiqués. Ainsi chaque lecteur ou lectrice pourra juger de l’originalité de l’un ou l’autre texte.

Une dernière remarque encore. L’original copte est un texte continu, sans espaces entre les mots ni les phrases, sans majuscules, sans ponctuations. Afin de préserver quelque peu le caractère original, nous avons dans cette transcription omis toute ponctuation ou utilisation de majuscules et nous nous sommes limités à séparer les mots entre eux.

 

 

 

L’évangile selon Thomas

 

celles-ci sont les paroles cachées

que jésus le vivant a dites

et qu’a écrites didyme judas thomas

L’envoi de cet évangile nous en révèle l’auteur : Didyme Judas Thomas. Didyme signifie jumeaux en grec. Judas était un prénom fort commun à l’époque. Thomas signifie également jumeaux, mais en araméen cette fois. Ce double dénominatif réfère probablement au lien spirituel unissant Jésus à son disciple. Chaque disciple sera pareil à son maître est une parole de Jésus dans l’évangile de Luc. (Lc 6. 40) Thomas nous est surtout connu par l’évangile de Jean. Le dénominatif Didyme lui est accordé dans Jn 11. 16 et 21. 2. Dans Jn 14. 22 il est tout simplement appelé Judas. Le nom Judas Thomas revient également dans diverses variantes de l’évangile de Jean. (*)

Le sens de paroles cachées peut prêter à discussion. Comme la connaissance, dont témoigne Jésus, est d’un ordre spirituel et donc difficilement communicable, il fait souvent appel à un langage imagé : sa connaissance est cachée dans l’image. À chaque auditeur ou auditrice revient la responsabilité d’en dévoiler le contenu. Voilà le sens probable de paroles cachées. Au début de l’ère chrétienne circulait toutefois un grand nombre d’écrits, qui ne reflétaient pas ce qui aujourd’hui est considérée comme la doctrine véritable. Ces écrits sont appelés apocryphes, en provenance du mot grec apocruphos, utilisé ici et signifiant secret ou caché. Une traduction par paroles secrètes nous semble toutefois moins indiquée. On pourrait en effet en déduire que le message de Jésus est ésotérique et qu’il ne s’adresse qu’à des personnes initiées. Son enseignement est par contre universel et destiné à chacun de nous.

Jésus est appelé le vivant. Dans cet évangile le sens de vie et de mort est différent de leur sens biologique. La prise de conscience d’un lien unissant l’inférieur - le biologique - au supérieur - le spirituel - donne à cette vie une dimension absolue. Celui ou celle, qui a accédé à cet état de conscience, est devenu vivant. C’est la qualité dont témoigne Jésus.

 

(*) Nous ne pouvons que spéculer quant à la véritable identité de Judas Thomas. Le nom de Judas, très commun à l’époque, nous rappelle forcément la trahison de Jésus. Dans le récit de l’annonce par Jésus d’une trahison, qui dans le contexte évangélique nous paraît aussi superflue qu’inutile, les textes grecs nous proposent deux verbes, qui furent traduits par trahir : paradidomai et prodidomai. Le verbe didomaisignifie donner. La signification première de paradidomai est de transmettre : une nouvelle, un savoir par exemple. Prodidomai a en plus la connotation de rendre publique un savoir présumé secret et donc de trahir un secret. Vu la réaction bizarre des apôtres à l’annonce que quelqu’un parmi eux le trahira - «serait-ce moi ?» Mt 26, 22,  Mc 14,19 - il se pourrait bien qu’ils aient compris que Jésus désigna quelqu’un qui le transmettra, c.à.d. qui transmettra sa parole. Ce qui rend également plus plausible son exhortation à une certaine hâte. Le Judas en question n’aurait donc pas été un traître mais l’exécuteur d’une mission… Si Judas Thomas fut le mandataire de cette mission cela impliquerait la reconnaissance de son évangile et donc d’une conception gnostique et non biblique de l’enseignement de Jésus. Ce qu’il fallait éviter à tout prix. On imagina donc le scénario d’une trahison… Mais en inculper l’apôtre Thomas n’était pas non plus concevable. Ce fut donc Judas l’Iscariote qui devint la victime d’une obscure manipulation. Il est probable que le nom Iscariote soit dérivé de sicaires, des adhérents belliqueux de la secte des zélotes. En le désignant comme traître on fit en plus prendre à Jésus ses distances par rapport à la dite secte. La révélation récente d’un évangile de Judas confirme par ailleurs que l’idée circulait que son acte n’avait rien de répréhensible. Judas aurait même été un ami plus que fiable de Jésus. D’autre part nous savons que Judas, comme Jacques, était également le nom d’un des frères de Jésus. La polémique concernant les « frères de Jésus » est bien connue…Quant au nombre de Judas mis en scène et à savoir qui est qui dans cette histoire, bien malin est celui qui élucidera l’énigme…

 

 

1

et il a dit

celui qui découvrira l’interprétation de ces paroles

ne goûtera pas la mort

Jn 8. 51-52 : En vérité je vous dis : si quelqu’un garde ma parole… jamais il ne goûtera la mort.

 

 

Une juste appréciation de la connaissance cachée dans les paroles de Jésus donnerait donc accès à la vie véritable. La qualité de toute interprétation est directement dépendante de la conscience individuelle. C’est la raison pour laquelle une interprétation ne pourra jamais être imposée à autrui comme une vérité. Ceci implique également qu’une interprétation sera toujours personnelle et évoluant en fonction de l’évolution de la conscience individuelle. L’accès au contenu de son enseignement nécessitera donc temps et patience…

L’expression ne goûtera pas la mort semble étrange, mais est également présente dans les évangiles canoniques. Notez en passant la subtile différence entre découvrir et garder la parole… Celui ou celle qui découvrira le contenu véritable des paroles cachées, qui recevra donc sa connaissance, vivra. La mort est absence de vie, comme l’obscurité est absence de lumière, comme l’ignorance est absence de connaissance. Dans le milieu gnostique la connaissance appelée gnose est associée directement à la notion de vie. Accéder à la gnose est la condition première pour avoir accès à la vie véritable. La mort physique, toujours présente comme l’aboutissement de la vie biologique, ne gênera toutefois pas celui ou celle qui a retrouvé son port d’attache absolu…

 

 

2

a dit jésus

celui qui cherche qu’il ne cesse de chercher jusqu’à ce qu’il trouve

et quand il aura trouvé il sera bouleversé

et s’il est bouleversé il sera émerveillé

et il sera roi sur le tout

Mt 7. 7-8 - Lc 11. 9-10

 

 

Quiconque désire accéder à la connaissance de sa parole, se trouve donc dans l’obligation de s’engager dans la voie d’une recherche personnelle. Ceci constitue un défi, qui remet en question des idées ou des convictions reçues, dans lequel est relativisée l’importance du moi à la lumière d’une connaissance nouvelle. Cette démarche conduit à une expérience dérangeante, car elle concerne la pierre d’angle de nos «certitudes» religieuses. Qui s’ouvre au nouveau se pose, comme Jésus, en conflit par rapport à l’ancien. S’en suit un bouleversement évident… Mais celui ou celle qui, en toute sincérité avec soi-même, parvient à résoudre cette situation conflictuelle, accèdera finalement à un état d’émerveillement, qui réside dans la prise de conscience de sa participation responsable dans laroyauté du Père. À cette royauté sont associées les notions d’autorité et de responsabilité et non pas celles de règne et de pouvoir. Pour cette raison nous considérons la traduction : et il règnera sur le tout comme inopportune, vu l’association qui y est faite avec la notion de pouvoir. (voir les logia 81 et 110)

 

 

3

a dit jésus

s’ils vous disent ceux qui vous attirent

voici le royaume est dans le ciel

alors les oiseaux du ciel vous devanceront

s’ils vous disent il est dans la mer

alors les poissons vous devanceront

mais le royaume est à l’intérieur de vous

et il est l’extérieur de vous

quand vous aurez reconnu vous-mêmes alors vous serez reconnus

et vous saurez que vous êtes les enfants du père le vivant

si en revanche vous ne vous reconnaissez pas

alors vous êtes dans une pauvreté

et vous êtes la pauvreté

Lc 17. 21 : …on ne dira pas : voici il est ici ou voilà il est là, car le royaume de Dieu est au-dedans de vous. (en grec : entos ùmôn estin)

 

 

Voici que commence la confrontation avec la connaissance nouvelle. Se rendre dépendant d’un savoir d’autrui n’est pas le bon cheminement ! La voie est celle de la connaissance de soi… Il ne s’agit toutefois pas de savoir «qui suis-je ?» dans le sens de : quelle est ma personnalité, en quoi je me distingue des autres ?  La question est plutôt : qui suis-je, être humain sur cette terre, quelle est ma tâche, quelle est ma finalité… ? Quel est le sens de la merveille biologique appelée homme… ?

L’avènement du royaume est un vieux rêve du peuple d’Israël. Pour le juif Paul ce rêve était si intense et sa réalisation si proche, qu’il conseilla aux hommes de Corinthe une abstention sexuelle… Ceci leur serait sûrement bénéfique le jour tout proche du jugement dernier… (1Cor 7. 29) Moyennant une adaptation progressive et nonobstant la parole de Jésus rapportée par Luc, ce rêve de l’avènement du royaume fait aujourd’hui toujours partie d’une expectative, reportée il est vrai vers l’au-delà. De toute évidence l’influence de Paul fut plus déterminante que celle de Jésus…

En dévoilant que la réalité représentée par le royaume est aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de soi, Jésus précise qu’il s’agit bien d’une réalité inhérente à cette vie terrestre. En effet, comme la nature toute entière, chaque cellule de notre corps est à l’écoute d’une loi absolue. La prise de conscience de cette unité implique la reconnaissance d’une source de vie à l’intérieur de soi. Quiconque la reconnaîtra, sera reconnu… La reconnaissance d’une source intérieure engendre donc une reconnaissance par la source elle-même. Par elle nous serons reconnus et recevrons la lumière dans laquelle seront dissipées les ténèbres de notre ignorance. Si nous ne la reconnaissons pas, nous demeurons dans une pauvreté. C’est l’état dans lequel Jésus a retrouvé les siens, l’état qui est toujours le nôtre… (voir logion 28)

Afin de préciser le caractère intime du lien qui le relie à sa source de vie intérieure et absolue, Jésus utilise l’image du lien unissant un fils à son père. (voir logion 15) Mais ce lien n’est pas une exclusivité qui ne reviendrait qu’à lui ! Unis dans une même union spirituelle, nous sommes tous et toutes enfants du père le vivant. Notons également que, dans cet évangile, le ciel n’appartient pas au domaine du divin mais que, comme la mer, il fait partie de la création relative. Il n’empêche que, comme toute image relative, le ciel peut aussi être utilisé dans un sens symbolique afin de préciser le supérieur.

 

 

4

a dit jésus

dans ses jours l’homme âgé n’hésitera pas

à interroger un petit enfant de sept jours

au sujet du lieu de la vie

et il vivra

car beaucoup de premiers se feront derniers

et ils seront un

concernant « premiers et derniers » : Mt 10. 30 - Mc 10. 31 - Lc 13. 30

 

 

De cette parole de Jésus n’ont survécu dans les évangiles canoniques que les « premiers » et les « derniers », dans le désordre il est vrai… C’est une rencontre insolite qui nous est présentée dans ce logion. L’homme âgé a vécu une vie entière, l’enfant sept jours seulement. Il va de soi que le chiffre sept, symbolisant le parfait, n’est pas choisi par hasard… Le petit enfant vit insouciamment, inconscient encore de son moi, toujours uni à la paix et l’harmonie de sa source de vie. Sa présence touche pourtant la conscience de l’homme âgé à un point tel, que celui-ci soudainement prend conscience du lien qui, comme l’enfant, l’unit lui aussi à sa source de vie.

Lui aussi fut un jour un enfant de sept jours, tout pur encore, libéré de toute contrainte exigeante de son moi dominant. Aujourd’hui il a vécu sa vie, terminé son combat avec soi-même et les autres et il se rend compte que le crépuscule est proche… Une réflexion rétrospective s’impose à lui. Sa vie s’était déroulée au sein d’une communauté croyante. Comme les autres il avait respecté les règles religieuses qui lui avaient été inculquées. Il ne pouvait pourtant se souvenir d’aucune influence divine concrète durant sa vie. Au sein de sa communauté cette vie n’était pas non plus devenue vraiment meilleure. L’importance du moi individuel avait en fait toujours pris le pas sur la présence du grand protecteur d’en haut. Bien sûr il avait pris conscience que toutes les facultés dont il disposait provenaient de Dieu, mais comme les autres, il s’était toujours accordé à lui-même les mérites de ses acquits… Et de ces acquits il devrait bientôt se séparer…

Était-ce bien en accord avec la volonté divine de s’être approprié des biens dont il devrait bientôt se séparer…? Était-ce bien là le plan que Dieu avait eu avec lui ? En considérant son moi comme son maître, ne s’était-il pas trompé de maître, ne s’était-il pas isolé de son véritable Seigneur, qui lui avait tout donné… ?

Peut-être étaient-ce de telles pensées qui troublaient la conscience de l’homme âgé… Vint le moment de la rencontre. Comme illuminé par une inspiration soudaine il réalisa que lui, le premier, car né le premier, était uni à l’enfant, le petit dernier, dans une même union avec une même source de vie. Car le lieu de la vie, là où l’enfant demeurait toujours, celui de l’unité, représentait pour lui aussi l’unique état de conscience dans lequel il pouvait réaliser sa véritable tâche de serviteur…

 

 

5

a dit jésus

connais ce qui est devant ton visage

et ce qui t’est caché se dévoilera

car il n’y a rien de caché qui n’apparaîtra

Mc 4. 22 - Mt 10. 26 - Lc 8. 17 et 12. 2

 

 

Ce logion nous invite à porter une attention particulière à ce qui est devant notre visage. Il s’agit donc d’une connaissance de l’aspect extérieur du royaume : la nature et ses lois, le domaine de la science. Par la voie scientifique aussi nous pouvons prendre conscience de la richesse présente dans le vide absolu, source de toute vie relative. L’homme moderne s’est donné les moyens pour pénétrer les lois de la nature, pour sonder la physiologie et le psychisme de l’homme, pour évaluer le subtil équilibre naturel. Par des moyens audiovisuels nous avons aujourd’hui le privilège d’apprécier le merveilleux naturel. Qu’il s’agisse du monde minéral, végétal ou animal, à chaque fois nous sommes en émerveillement devant un processus de vie, guidé par une loi, qui ne peut être d’origine humaine. Et pourtant, malgré que l’homme lui-même soit l’expression suprême de cette loi, lui et lui seul est capable d’en perturber l’évolution, aussi bien à l’intérieur de lui-même qu’à l’extérieur… La vie ne peut pourtant lui révéler sa plénitude qu’à la condition qu’elle soit intégrée dans cette loi universelle d’harmonie.

De ce logion peut également être déduit ce message particulier : que toute connaissance scientifique exacte ne pourrait s’opposer à une juste appréciation religieuse…

 

 

6

ses disciples l’interrogèrent et lui dirent

veux-tu que nous jeûnions

et de quelle manière prierons-nous et donnerons-nous l’aumône

et qu’observerons-nous en matière de nourriture

a dit jésus

ne dites pas de mensonges

et ce que vous récusez ne le faites pas

car devant la face du ciel se dévoilent toutes choses

il n’y a rien en effet de caché qui n’apparaîtra

et rien de recouvert qui ne sera dévoilé 

La croyance juive est le substrat religieux des disciples. Elle leur impose nombre de règles et de rites. La pratique de ceux-ci est la condition première pour espérer accéder un jour au royaume divin. La voie que Jésus nous propose est celle d’une recherche personnelle et intérieure. Cette voie ne requiert ni rites, ni commandements. Celle ou celui, qui a pris conscience de la source et de sa loi, n’est plus concerné par des prescriptions humaines. L’inspiration en provenance de la source est un guide unique et infaillible. Mais même l’homme qui s’engage dans cette voie reste toujours tributaire de ses faiblesses et de ses manquements. Son guide principal sera dès lors une sincérité dans ses paroles comme dans ses actes. Celui qui accomplit des actions justes ici bas, agit en harmonie avec le monde créateur, celui d’en haut. Qui échoit dans l’erreur en subit la loi. Toutes choses - le bien comme le mal - se dévoileront - lui seront imputées - devant la face du ciel - ce qui veut dire : ici et maintenant. C’est cette loi qui en Orient est appelée la loi de karma. (voir le logion 58)

Des actes rituels, en tant que gestes symboliques, ne sont pas forcément dénués de tout sens, dans la mesure où ils peuvent servir à vivifier un juste état d’esprit dans notre conscience. Les rites juifs étaient toutefois perçus comme un moyen contraignant, permettant de se certifier un accès au royaume à venir. Cette conception n’est pas celle de Jésus ! Mais, et ceci est quand même remarquable, la prière ne retient pas non plus son attention…

 

 

7

a dit jésus

heureux est le lion que l’homme mangera

et le lion sera homme

et méprisable est l’homme que le lion mangera

et le lion sera homme

Émanant de la bouche de Jésus cette parole nous semble effarante… À maintes reprises elle fut utilisée pour attester du caractère extravagant de cet évangile. Nous convenons que l’interprétation n’en est pas évidente. Certains traducteurs, et non des moindres, se sont même permis de modifier la succession des mots et donc de changer le sens de la phrase, afin de parvenir à une interprétation plausible à leurs yeux.

Le royaume n’est pas une réalité imaginaire qui ne serait accessible que dans l’au-delà, mais la finalité même de cette vie terrestre. Par rapport au vécu de cette vie alors et maintenant - vingt siècles d’évolution n’ont apparemment pas changé grand-chose - Jésus témoigne pourtant d’une lucidité étonnante.

Ce logion nous présente une double confrontation entre l’homme et le lion. Bien que l’issue en soit différente, la conclusion est la même : et le lion sera homme. Le lion, en tant que souverain dans le monde animal, peut être considéré comme le symbole d’un pouvoir dominateur dans ce monde inférieur, dans lequel l’homme vit biologiquement mais est toujours mort face aux valeurs supérieures. La finalité de la vie n’est pas de demeurer dans les ténèbres de la pauvreté, mais d’avoir pleinement accès aux facultés qui nous sont déléguées. Afin de se réaliser soi-même l’homme doit diriger son attention vers la source qui délègue, vers le supérieur à l’intérieur de lui-même. S’il demeure séparé de cette source il reste dépendant du monde inférieur, là où le lion dicte sa loi. La loi du lion est celle du plus fort, qui continuellement incite l’homme à une confrontation avec les autres, le pousse à s’affirmer soi-même selon des règles conçues par lui-même.

Il nous arrive des fois d’entendre cette réflexion : dans la vie il y a deux sortes d’hommes, les vainqueurs et les vaincus. Les vainqueurs sont ceux, qui dans leur lutte avec le lion ont triomphé. Ils ont réalisé leurs objectifs et demeurent dans l’illusion de posséder un pouvoir. Mais en réalité leur pouvoir est totalement dépendant des lois du lion, qui s’appellent dollar, euro ou tout simplement ivresse de pouvoir. En conséquence : heureux est le lion… Car celui qui possède un pouvoir est aussi devenu son esclave. Par l’entremise de l’homme le lion règnera : et le lion deviendra homme. Le puissant ne peut régner que par la grâce du lion. C’est la raison pour laquelle l’homme détenteur de pouvoir est le plus cruel parmi les animaux…

Les vaincus sont ceux qui, dans leur lutte avec le lion, se sont inclinés. Un sort bien moins enviable leur est réservé, car impuissants ils doivent subir la loi du lion. Une dépendance totale en est la conséquence. Conclusion : méprisable est l’homme, car du pouvoir du lion il est devenu la pâture. Comme l’animal dans la jungle ou la savane, son sort au quotidien ne sera plus de vivre mais de survivre. En lui aussi le réflexe animal prévaudra : et le lion deviendra homme…

Quelle leçon est-elle à déduire de cette métaphore ? Bien que le territoire de l’homme soit également celui du lion, sa tâche est élevée au-dessus de toute confrontation avec le lion. Celui ou celle qui accepte le défi du pouvoir sera toujours perdant ! Car le pouvoir fait partie du monde inférieur. Sa tentation n’a qu’un nom : orgueil. S’abstenir de toute implication dans les objectifs du lion est donc le message évident. Quiconque cherche à s’affirmer selon des lois d’un ordre inférieur et à devenir puissant, ignore la source même de son potentiel et s’engage dans une confrontation avec le lion. Qu’il triomphe ou qu’il s’incline, toujours l’inférieur - le lion - prendra possession de l’homme.

L’ambition est un stimulant naturel, qui nous aide à développer et à exprimer nos qualités et qui se concrétise dans d’une confrontation avec les autres. Ceci est le propre d’une période limitée de la vie.Toutefois, un éveil s’impose … Car lorsque nous avons pris conscience que toutes les facultés dont nous disposons ne nous appartiennent pas, mais sont mises à notre disposition par une source absolue, rien ne nous permet plus de réclamer pour nous-mêmes une quelconque position de pouvoir… (voir logia 81 et 101)  Seule une reconnaissance s’impose. Notre tâche sera dès lors d’exprimer harmonieusement ce que nous recevons selon une loi qui ne nous appartient pas. Cette loi ne découle pas du monde inférieur mais d’une réalité supérieure.

L’interprétation que nous accordons à cette parole de Jésus corrobore le principe d’ahimsa dont a témoigné Gandhi et plus tard Martin Luther King. L’utilisation de la violence, aussi bien par le plus fort que par le plus faible, comme une expression de puissance ou d’impuissance, n’est jamais le bon choix… !

 

 

8

et il a dit

l’homme est semblable à un pêcheur avisé

qui avait jeté son filet à la mer

il le retira de la mer rempli de petits poissons

parmi eux le pêcheur avisé trouva un gros poisson excellent

il jeta tous les petits poissons dans la mer

sans peine il choisit le gros poisson

celui qui a des oreilles pour entendre qu’il entende

Mt 13. 47-50 : Encore le royaume des cieux est semblable à un filet jeté à la mer et qui rassemble toute sorte de choses. Une fois plein, l’ayant remonté sur le rivage et s’étant assis, ils ont recueilli les bonnes choses dans des paniers et ils ont jeté les mauvaises. Ainsi en sera-t-il à la fin du monde. Les anges viendront et sépareront les mauvais des justes et les jetteront dans la fournaise du feu. Là il y aura des pleurs et des grincements de dents.

 

 

Comparer Thomas à Matthieu est plus révélateur que cent commentaires… ! Il est probable que la présence de pêcheurs parmi les disciples ne soit pas étrangère à l’image choisie. Mieux que quiconque ils pouvaient apprécier la valeur du gros poisson excellent. L’homme est un pêcheuravisé, qui se donne la peine d’examiner attentivement sa prise. Ainsi il découvre le gros poisson.

Le message est évident : faites usage de votre intelligence, discernez le précieux, ne vous souciez pas de valeurs mineures… De ces valeurs-là nous sommes pourtant bien pourvus dans cette vie ! Nombreuses sont en effet les théories et idéologies de pseudo scientifiques ou de voyants illuminés. Développer une ouverture d’esprit est important. Mais tout aussi important est l’apport d’un sens critique, afin d’établir, suite à une expérience de vie, une juste échelle de valeurs. Ce qui est périssable ne peut avoir qu’une valeur périssable… La valeur unique et donc exceptionnelle, qui fait l’objet de notre recherche, n’appartient pas au monde de l’avoir mais à celui de l’être. Une valeur existentielle a une portée absolue, car issue de la source même de l’Être.

Parmi les nombreux poissons, que représente la découverte de Nag Hammadi, cet évangile pourrait lui aussi être considéré comme un gros poisson excellent

 

 

9

a dit jésus

voici que sortit le semeur

il remplit sa main et jeta

quelques graines en fait tombèrent sur le chemin

des oiseaux vinrent et les picorèrent

d’autres tombèrent sur la rocaille

et ne prirent racine dans la terre

et ne firent s’élever d’épis vers le ciel

et d’autres tombèrent sur les épines

elles étouffèrent la semence et le vers la mangea

et d’autres tombèrent sur la bonne terre

et elle donna un fruit excellent vers le ciel

il vint soixante par mesure et cent vingt par mesure

Mt 13. 1-9 - Mc 4. 1-9 - Lc 8. 4-8

 

 

Ce logion témoigne d’une qualité exceptionnelle dans la parole de Jésus : celle de saisir à la fois et la voie et la finalité de la vie dans une image simple, compréhensible pour tous. Dans les trois évangiles synoptiques il s’agit de la première de ses paraboles. Celle ou celui qui en a saisi la signification profonde, a également perçu l’essentiel de son enseignement. La simplicité de l’image ne garantit toutefois pas une compréhension unanime…

En effet, dans les évangiles synoptiques cette parabole est suivie d’une interprétation, que Jésus aurait donnée, quant aux graines qui ne sont pas tombées sur la bonne terre. Cette interprétation ne fait toutefois pas l’unanimité parmi les trois évangélistes… Raison pour laquelle les auteurs du «Synopse des quatre Évangiles» de l’École biblique de Jérusalem concluent à un ajout non pas de Jésus mais de la communauté ecclésiastique primitive. En plus il s’agit là de ce qui, dans le logion précédent, nous est présenté comme de petits poissons : des graines qui n’ont pas réalisé leur finalité… Autre question, qui depuis des siècles a fait l’objet de maintes discussions, concerne l’origine des nombreux fruits : sont-ils produits par la semence ou par la bonne terre… ? À la lumière de cet évangile cette discussion aussi s’avère stérile…

Comme ce n’est ni le spermatozoïde masculin, ni l’ovule féminin qui est à l’origine de la vie biologique, mais l’unité nouvelle issue de leur union, de la même manière ce n’est ni la semence, ni la bonne terre qui produit les fruits, mais l’unité nouvelle engendrée par leur union !

La question essentielle qui nous concerne tous est celle-ci : comment l’homme peut-il réaliser la finalité de sa vie, qui est de produire de nombreux fruits dont il peut lui-même bénéficier ? Avant d’être semence la graine fut elle-même le fruit issu d’une plante portée par la bonne terre. Pour réaliser sa finalité la graine doit retourner à l’endroit où fut son propre commencement. (voir logion 18) Aussi longtemps que la graine reste graine elle ne pourra réaliser sa finalité, qui est de servir comme semence. Quand, dans l’union avec la bonne terre, elle se libère de son enveloppe extérieur et cesse d’être graine, alors elle servira l’évolution de la vie en produisant de nombreux fruits. Voilà sa finalité.

Comme la nature nous en donne l’exemple, le nouveau ne peut se manifester dans l’homme que par un démantèlement de l’ancien… Le détachement de l’ancien est la condition première pour que, dans l’union avec l’endroit où est le commencement, le lieu de la vie où demeure toujours l’enfant de sept jours, puisse s’épanouir la vie nouvelle. Aucune raison de regretter l’ancien… Dans une prise de conscience de l’ancien, de l’orgueil qui est nôtre, des idées prétentieuses dont nous nous sommes parés, d’une prétendue connaissance du divin, réside ici et maintenant la condition pour une naissance nouvelle…

Comme le nirvana pour le Bouddha, l’intégration dans la royauté du Père est pour Jésus une réalité à réaliser dans cette vie. Dans cette conception des paroles de Jésus, de l’importance qu’il donne à la notion d’unité, est valorisée la parole rapportée par Jean : afin que tous soient un, comme vous Père en moi et moi en vous… afin qu’ils soient parfaits dans le un…

10

a dit jésus

j’ai jeté le feu sur le monde

et voici que je le préserve jusqu’à ce qu’il enflamme

Lc 12. 49-50

 

 

Voici une parole de Jésus qui pourrait bien être prophétique... Sans doute s’était-il rendu compte de la difficulté qu’éprouvaient ses disciples à accéder à une connaissance - symbolisée ici par le feu qui jadis était également source de lumière - trop nouvelle et trop perturbante pour eux. Une incompréhension était bien souvent le sort réservé à ses paroles. L’embrasement de la flamme, la prise de conscience qu’il espérait vivifier en eux, a du lui sembler bien illusoire… Son enseignement serait donc mis en veilleuse jusqu’au jour où l’humanité puisse en réanimer la flamme et en assumer la responsabilité.

La nouvelle apparition de cet évangile dans la seconde moitié du vingtième siècle ne serait donc pas le fait du hasard... Depuis quelques décennies en effet nous observons, dans une partie minoritaire il est vrai de l’humanité, des multiples indices qui révèlent une aspiration à une spiritualité nouvelle. Dans cette perspective cet évangile pourrait bien faire office de catalyseur dans un éveil spirituel de la conscience universelle…

 

 

11

a dit jésus

ce ciel passera et celui au-dessus passera

et ceux qui sont morts ne vivent pas

et les vivants ne mourront pas

les jours où vous mangiez ce qui est mort vous en faisiez du vivant

quand vous serez dans la lumière que ferez-vous (*)

le jour où vous étiez un vous avez fait le deux

mais étant deux que ferez-vous (*)

Mt 24, 34-36 - Mc 13, 30-32 - Lc 21,32-33

 

 

(*) Une touche interprétative consisterait à terminer la première ligne marquée par (*) par …! et la seconde par …?

Le processus biochimique, par lequel dans notre corps la matière morte se transforme en matière vivante, appartient à une loi absolue, qui conditionne la vie biologique. Passer, en conscience, de la mort à la vie constitue une naissance spirituelle, qui ne peut s’opérer que par une intégration de la lumière du supérieur dans l’inférieur. C’est la voie par laquelle dans chaque être peut se réaliser le retour à l’unité originelle. L’histoire biblique du péché originel symbolise la séparation, la dégradation du un vers le deux. Dans cette séparation réside notre mort spirituelle. L’image du semeur précise notre tâche : réaliser en nous-mêmes le retour à l’unité originelle.

Notons que, comme au logion 3, le ciel réfère à une réalité concrète et non pas à l’endroit où demeure le divin. Le ciel englobe cette vie terrestre, dans laquelle biologiquement nous sommes vivants mais spirituellement toujours morts… S’engager dans une voie de prise de conscience spirituelle signifie : reconnaître le lien qui nous unit à l’Être absolu et apprécier à sa juste valeur notre responsabilité qui en découle. Celui ou celle qui porte son regard vers cette source intérieure et reçoit sa lumière, peut se libérer de l’illusion de la valeur prétentieuse accordée au moi et accéder à la vie. Un ciel nouveau englobera sa vie. Car non plus la lueur d’une loi dualiste mais la lumière de l’unitéilluminera la voie d’un vécu nouveau. Mais cette expérience sera elle aussi limitée dans le temps. Car dans l’unité du biologique et du spirituel le biologique sera toujours temporel…

Celle ou celui qui demeure dans l’obscurité de la séparation, subit la loi de l’inférieur. Qui reçoit la lumière, reçoit la vie et ne goûtera pas la mort…

 

 

12

ont dit les disciples à jésus

nous savons que tu nous quitteras

qui sera notre guide

jésus leur dit

vu l’endroit où vous êtes vous irez vers jacques le juste

ce qui ressort du ciel et de la terre lui revient

 

La traduction de la dernière ligne pose quelques problèmes. Littéralement il est en effet écrit : celui que le ciel et la terre ont été à cause de lui. Une traduction littérale n’a donc pas de sens. Soit nous avons à faire ici à une erreur de transcription, soit il s’agit d’une expression spécifique propre à la culture juive qui ne peut être traduite littéralement.

Vraisemblablement les disciples ont appris de Jésus que sa présence parmi eux serait de courte durée. (*) En plus il est à déduire de ses paroles, qu’au moment où il leur donne cette réponse, il arenoncé à l’illusion de pouvoir les élever à un niveau de conscience digne de lui. La voie de recherche, qui aurait du être la leur - comme la nôtre d’ailleurs - n’a toujours pas abouti, car toujours ils témoignent du besoin d’un guide

Jacques est plus que probablement le frère de Jésus (voir Mt 13. 55 et Mc 6. 3), qui après la disparition de Jésus prit sur lui la responsabilité de la communauté primitive. Lui aussi sera d’ailleurs éliminé par les autorités juives. Il est appelé le juste. Il lui est donc accordé une connaissance des droits et devoirs nécessaires au maintien de l’harmonie dans le monde inférieur… car ciel et terre passeront. Quelle que soit la valeur de son savoir, jamais pourtant il ne pourra apporter la lumière dont témoignent les paroles de Jésus. (voir logion 38)

 

(*) Dans la tradition chrétienne il est reconnu que la durée de la vie publique de Jésus aurait été de trois ans. Une estimation basée sur la présence dans l’évangile de Jean de trois Pâques. Cette représentation des faits serait, selon l’École biblique de Jérusalem, introduite dans la troisième rédaction de cet évangile. La deuxième rédaction aurait présenté la durée de sa vie publique en six semaines. Le temps écoulé entre chaque semaine reste toutefois une inconnue. Quoi qu’il en soit la durée de son témoignage - cette durée ne pourrait par ailleurs en altérer la valeur - aurait été bien plus courte qu’imaginée aujourd’hui. En outre il est peu probable que les autorités juives eussent toléré un témoignage aussi dérangeant durant trois années…

 

 

13

a dit jésus à ses disciples

comparez moi dites moi à qui je ressemble

simon pierre lui dit

tu ressembles à un ange juste

matthieu lui dit

tu ressembles à un philosophe sage

thomas lui dit

maître ma bouche n’acceptera d’aucune façon que je dise à qui tu ressembles

a dit jésus

je ne suis pas ton maître

car tu as bu et tu t’es enivré à la source jaillissante

que moi-même j’ai mesurée

et il le prit se retira et lui dit trois mots

lorsque thomas revint vers ses compagnons ils l’interrogèrent

que t’a dit jésus

thomas leur dit

si je vous disais une des paroles qu’il m’a dites

vous prendriez des pierres et les jetteriez contre moi

et un feu sortirait des pierres et elles vous brûleraient

Mt 16. 13-20 - Mc 8. 27-30 - Lc 9. 18-21

 

 

Le logion précédant situait le niveau des disciples. Ce sont toujours des soucis bien humains qui font l’objet de leurs préoccupations. Et parmi eux, celui d’être le plus méritant parmi les disciples. C’est également l’objet de la discussion dont témoignent Mc 9. 33-34 et Lc 9. 46. La question de Jésus ressemble à un test. Seul Thomas n’a pas de mots pour exprimer une comparaison. Pour ce dire il s’adresse à Jésus comme à un maître. S’en suit une réprimande de Jésus. Comment expliquer cette réaction ? Il est probable que Jésus reconnaît ici son disciple comme son égal. La tâche première de tous ceux ou celles, qui se sont reconnus comme enfants du Père le vivant, est de servir comme sert Jésus. Un serviteur n’est pas un maître… !

Quels pourraient bien être les trois mots qu’a dits Jésus à Thomas ? Peut-être était-ce : je suis toiou tu es moi… Quoi qu’il en soit, Thomas était bien conscient que la reconnaissance qu’il reçut ne serait pas acceptée de bon cœur par ses confrères. Elle susciterait une jalousie qui engendrerait une réaction négative, voir agressive, dont ils seraient, selon la loi de karma, eux-mêmes les victimes.

 

 

14

leur dit jésus

si vous jeûnez vous engendrerez une faute

et si vous priez vous serez condamnés

et si vous donnez l’aumône vous ferez du mal à vos esprits

et si vous allez vers quelque pays que ce soit

et que vous parcourez des régions

si vous êtes accueillis mangez ce qui vous est présenté

soignez ceux qui sont malades

car ce qui rentrera dans votre bouche ne vous souillera pas

mais ce qui sortira de votre bouche cela vous souillera

Mt 10. 11-14 et 15. 11 - Mc 6.10-11 et 7. 15 - Lc 10. 5-11

 

 

Au logion 6 les disciples n’ont pas reçu de réponse concrète à leurs questions. Jésus les esquiva en disant : soyez sincères avec vous-mêmes dans vos paroles comme dans vos actes. Il est probable qu’ils aient insisté afin d’obtenir plus de clarté. Cette fois plus question d’esquives ! Les rites propres à la croyance juive ne sont pas compatibles avec sa conscience religieuse. Car quiconque a le désir de se rendre réceptif à l’inspiration du Père, n’a que faire de gestes rituels trompeurs ! Dans Mt 9. 14, Mc 2. 18 et Lc 5. 33 également Jésus se voit adressé le reproche que ses disciples ne respectent pas le jeûne. (voir le logion 104) Plus remarquable toutefois est la phrase : si vous priez vous serez condamnés…

Une fois de plus nous sommes confrontés au nouveau dans son enseignement. Nous prions Dieu. Mais que signifie Dieu ? Que représente le Dieu des juifs, le Dieu de notre imagination et quelle est la réalité cachée dans l’image d’un père… ? Voilà des questions perturbantes pour chaque croyant ! Dans cet évangile la notion juive du Divin ne correspond pas à la réalité pour laquelle Jésus à recours à l’image de l’union entre un père et son fils… (voir le logion 15)

Communiquer avec une réalité imaginée appartient au monde de l’imagination et est donc trompeur. La communication qu’un juif croit avoir avec son Dieu au moyen de la prière n’est qu’imaginaire… La réalité, que Jésus nous présente par l’entremise de l’image d’un père, est une réalité absolue qui transcende donc les limites de l’état de conscience humain. Toute tentative de communication dans la limite de cette conscience ne peut être qu’illusoire. (voir le logion 53)

Enfin Jésus nous rappelle notre devoir le plus élémentaire : servir. Celui ou celle qui demeure dans un juste état d’esprit n’a besoin ni de s’occuper de rites, ni de s’inquiéter d’une alimentation non appropriée. Il importe certes d’être attentif à une alimentation harmonieuse, afin de maintenir un juste équilibre biologique. Mais quiconque observe les règles d’une nutrition saine, tout en proclamant des fausses vérités, se souillera davantage que ne pourrait le faire une nourriture malpropre…

 

 

15

a dit jésus

lorsque vous verrez celui qui n’a pas été engendré de la femme

prosternez vous sur votre visage et glorifiez-le

celui-là est votre père

Il va de soi que le verbe voir ne réfère pas à une expérience sensorielle mais symbolise une visionintérieure, une prise de conscience. Ce n’est pas la glorification d’une réalité imaginaire doit être l’objet de notre préoccupation mais bien la juste appréciation de la réalité que Jésus nous propose par l’entremise de l’image d’un père. Cette réalité transcende le monde relatif, car : qui n’a pas été engendré de la femme… Elle est donc absolue et ne peut par conséquent être connue par l’homme… La prise de conscience d’un lien qui nous unit à une réalité absolue ne peut être confondue avec une connaissance de l’Être absolu en soi...

L’expérience de cette union intérieure représente pour Jésus une richesse illimitée. Cette richesse il désire la partager avec ses frères et sœurs. Mais leur état de conscience ne permet pas une communication directe. Pour témoigner de son expérience il est obligé de recourir à des images, pour lesquelles leur conscience est réceptive. Il visualise donc son union intérieure dans l’image du lien intime, qui unit le fils à son père.

Dans la culture juive le statut du père était nettement différent de ce qu’il représente aujourd’hui chez nous. Le père était non seulement le possesseur du bien familial, il était non seulement le procréateur biologique de ses enfants, il représentait surtout l’autorité qui dicte la loi, qui inspire et guide ses enfants. Sans son père le fils était désemparé… Cette image fait office de lien entre une réalité intérieure d’un ordre absolu et la conscience de ceux que Jésus tente d’instruire. Hélas, comme ce fut le cas pour l’histoire d’Adam et Ève au paradis terrestre, l’image du père ne fut pas perçue dans son sens symbolique mais reconnue comme une réalité. Lorsque Jésus parlait de son père en termes absolus, il ne pouvait s’agir que de Jaweh, le Dieu des juifs. Ainsi fut-il compris…

Pourtant, au chapitre 6 de l’évangile de Jean, Jésus précise clairement la distinction :

Vos pères ont mangé la manne dans le désert et ils sont morts… non pas Moïse vous a donné le pain du ciel mais mon Père vous donne le pain véritable… je suis le pain de la vie… si quelqu’un mange de ce pain il vivra pour toujours…

Dans Ex 16. 15b Moïse dit : «Ceci est le pain que Jaweh vous a donné à manger»… Non pas Moïsemais Jaweh a donné la manne dans le désert… ! La distinction entre Jaweh et le Père est donc évidente. Il ne s’agit ni du même pain ni du même boulanger… Mais cette distinction est pour le moins dérangeante pour les rédacteurs évangéliques. Pour la dissiper un des rédacteurs de Jean a donc eu une inspiration canonique en accordant la manne non pas à Jaweh mais à Moïse... L’identification du Père en tant que Jaweh était préservée ! La différence essentielle entre Jaweh et le Père est que Jaweh est un Dieu totalement séparé des hommes, tandis que l’image du père symbolise une réalité intérieure à laquelle tous nous sommes unis spirituellement.

La confrontation entre la vision nouvelle et les idées anciennes engendre inévitablement un conflit intérieur. À chacun et chacune de relever ce défi en toute sincérité avec soi-même. Remarquons quand même qu’à la fin du logion Jésus ne dit pas : celui-là est mon père, mais bien : celui-là estvotre père… Dans son union spirituelle avec le Père il n’est donc pas le fils unique !

Ce qui, pour tout enfant du Père, constitue sa glorification, réside dans une humble reconnaissance de cette grande richesse, dans laquelle lui-même il participe. La prise de conscience d’une participation dans la royauté du Père implique la reconnaissance à la fois d’une autorité absolue et d’une responsabilité personnelle au service de cette autorité. En cela réside le sens de l’offrande véritable : le serviteur élève le fruit de son service vers le Père donateur. Cet état d’esprit se doit d’être permanent et ne nécessite aucun acte rituel…

 

 

16

a dit jésus

sans doute les hommes pensent-ils que je suis venu jeter la paix sur le monde

et ils ne savent pas que je suis venu jeter des divisions sur la terre

le feu l’épée la guerre

car cinq ils seront dans une maison

trois seront contre deux et deux contre trois

le père contre le fils et le fils contre le père

et monachos ils se tiendront debout

Mt 10. 34-36 - Lc 12. 51-53

 

 

Ce logion confirme la réflexion faite au logion précédent. L’invitation de Jésus pour accéder à une vision nouvelle mène inévitablement à un conflit intérieur, qui ne peut trouver une solution que dans une démarche personnelle et sincère.

Le thème du conflit intérieur est présent dans toutes les traditions religieuses. Il fait l’objet du décor de la Bhagavad Gita. Dans sa connaissance de dharma Arjuna, l’archer aux valeurs morales élevées, ne peut trouver une solution valable à son conflit intérieur. Krishna, qui personnifie le divin dans l’homme, lui enseigne la voie par laquelle le divin peut se révéler dans chaque être. Dans l’islam nous connaissons la notion de jihad, qui nous est présenté aujourd’hui comme une lutte contre les «incroyants», mais qui dans sa conception originelle référerait à un combat intérieur. C’est également le cas pour les gestes rituels des moines bouddhistes, qui nous sont présentés aujourd’hui comme des moines combattants. Ces rites furent introduits au VI° siècle par Bodhidharma et symbolisent un combat intérieur, que chaque disciple doit mener avec soi-même.

Les facultés exceptionnelles dont témoignait Jésus furent perçues par ses disciples à la lumière de l’histoire biblique. Pour certains il était un prophète, pour d’autres peut-être même le Messie. La raison de son avènement aurait été de rétablir l’ordre, de redonner paix et confiance au peuple juif et de préparer la venue du royaume de Dieu. Cette conception de sa personne est un malentendu… Son enseignement est dérangeant ! La mission qu’il s’est assigné n’est pas de concilier mais de confronter. Quiconque reçoit sa parole se retrouve en opposition aux directives de la croyance existante et donc à soi-même, à des valeurs personnelles et par là même à des liens relationnels.

Mais ceux qui renoncent aux valeurs trompeuses, qui se libèrent de leurs attaches relatives, dans ce détachement retrouvent une liberté intérieure. Un isolement en est toutefois le prix. La racine du motmonachos est monos, qui signifie seul. Dans cette racine nous reconnaissons le mot moine. Les notions de détachement, liberté et solitude sont toutes présentes dans le mot monachos. Une traduction exacte en est donc plus que problématique... Il représente pourtant une notion essentielle dans le cheminement que nous propose Jésus. Cette notion ne concerne pas un comportement extérieur mais un état d’esprit intérieur. Elle est la condition pour accéder à l’expérience du lien qui nous unit à l’Être absolu, la source de vie à l’intérieur de soi, et pour servir comme sert la graine.

 

 

17

a dit jésus

je vous donnerai ce que l’œil n’a pas vu

et ce que l’oreille n’a pas entendu

et ce que la main n’a pas touché

et qui n’est pas monté au cœur de l’homme

Mt 13. 14-15 - Lc 10. 23-24

1 Cor 2. 9 : mais, comme il est écrit, nous annonçons ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment.

 

 

Paul apporte ici la preuve qu’il avait une connaissance des paroles de Jésus. Seule la phrase : ce que la main n’a pas touché - parole probablement trop sensuelle à son goût - manque dans sa citation. Vu le rôle qu’a joué Paul avant sa conversion en tant que pharisien pur et dur, responsable en plus de la lapidation de Stéphane, il est peu concevable qu’il n’eut pas eu pour le moins partiellement connaissance du discours trop perturbant et donc inacceptable de Jésus. C’est la raison probable qui l’a mené à ignorer, dans la prédication de son évangile, celui de Jésus. En outre il a explicitement admis vouloir méconnaître le Jésus «de chair et de sang» (2 Cor 5.16) et ne reconnaître que «le Christ crucifié et ressuscité». Il fait donc précéder sa citation du logion 17 par les mots : comme il est écrit… Mais des références aux écrits vétérotestamentaires - comme à Isaïe 64. 3-4 - sont fort peu convaincantes.

Ce qui peut être reçu n’appartient ni au domaine du sensoriel ni à celui de l’émotionnel. Il s’agit d’une expérience d’un ordre différent à laquelle la conscience de l’homme peut avoir accès. L’expérience d’une intégration du supérieur dans l’inférieur, n’est pourtant pas un évènement spectaculaire, mais une évolution progressive dans la conscience individuelle. Cette prise de conscience est le fruit que le monachos reçoit tout au long de sa démarche libératrice.

 

 

18

on dit les disciples à jésus

dis-nous comment sera notre fin

a dit jésus

avez-vous donc dévoilé le commencement

pour que vous vous préoccupiez de la fin

car là où est le commencement là sera la fin

heureux celui qui se tiendra dans le commencement

il connaîtra la fin et ne goûtera pas la mort

Mt 16. 28 - Mc 9. 1 - Lc 9. 27

 

 

La question des disciples reflète une inquiétude certaine, qui est également celle de bon nombre de vivants : qu’en sera-t-il après la mort ? La réponse de Jésus n’est pourtant pas révélatrice. Non pas une réalité «post mortem» devrait être l’objet de notre préoccupation, mais bien celle que nous vivons aujourd’hui ! Comment pouvons-nous réaliser ici et maintenant la finalité de notre vie… ?

Pour le semeur la finalité s’appelle moisson. Là où il a semé, où s’est réalisée l’unité de la semence et de la bonne terre, là sera aussi la moisson… Au-delà du symbolisme ce lieu a une valeur absolue et est donc intemporel. Début et fin sont un, comme dans la joie sont un le semeur et le moissonneur… (Jn 4. 35-36) La voie de la graine est aussi celle de l’homme. Dans l’unité avec la bonne terre, là où fut son commencement, la graine doit cesser d’être graine, doit «lâcher son petit moi», pour devenir semence : servante anonyme…

Celle ou celui qui de sa vie a reconnu le substrat absolu, la source intemporelle au plus profond de soi, a également reconnu sa véritable finalité. Ainsi peut se réaliser le retour du fils prodigue dans la maison paternelle, sa réintégration dans l’autorité du père. Dans cette prise de conscience tout souci concernant un devenir éternel est dérisoire…

 

 

19

a dit jésus

heureux celui qui était déjà avant qu’il ne fût

si vous êtes mes disciples et entendez mes paroles

ces pierres vous serviront

pour vous il y a en effet cinq arbres dans le paradis

qui ne bougent ni l’été ni l’hiver

et leurs feuilles ne tombent pas

celui qui les connaîtra ne goûtera pas la mort

Ce logion confirme d’une façon insolite la réalité absolue à la base de tout être relatif. Comme ce fut le cas du lion au logion 7, nous sommes une nouvelle fois confrontés à une image déroutante. S’agit-il bien d’une parole de Jésus où serait-ce une image fantaisiste provenant du milieu gnostique, responsable de la transmission de cet évangile…? Quoi qu’il en soit nous pouvons toujours tenter de dévoiler le sens de cette métaphore particulière.

Dans ce monde relatif tout est continuellement tributaire de la « loi des changements ». Aujourd’hui rien n’est plus tout à fait pareil à hier. De la loi absolue, qui guide l’évolution naturelle, qui conditionne l’harmonie dans la nature, qui fut un jour symbolisée dans l’arbre de la connaissance du bien et du mal, de cette loi aucun Adam ne peut s’octroyer l’autorité. Car comme celle de la graine, la finalité de l’homme est tout simplement de servir…

L’image de la graine nous ramène au commencement. L’entité biologique, appelée homme, fait partie d’un concept de vie absolu et donc intemporel, dont il n’est qu’une expression temporelle. Temporellement nous disposons d’un corps, d’une individualité propre, d’une conscience de notre moi. Cette conscience nous permet d’évaluer notre moi à sa juste valeur, d’en reconnaître la source absolue et de vivre en conséquence le lien qui nous unit à cette source.

L’unité, dans laquelle nous sommes unis à la vie, transcende tout phénomène relatif par lequel elle s’exprime… À l’arbre chaque feuille accomplit sa tache au service de la vie. La mort de la feuille n’entame nullement la vie de l’arbre, mais en sert l’évolution… Une goutte d’eau s’évapore de l’océanet devient goutte de pluie. Elle accomplit sa tâche dans l’harmonie naturelle et retourne finalement vers l’océan. Elle fut océan, devint goutte et est à nouveau océan…

L’homme est pourtant tellement plus qu’une feuille, plus qu’une goutte de pluie… Ses capacités sont tellement plus riches, sa tâche tellement plus élevée. Tout est mis à sa disposition pour vivre la vie en sa plénitude : la motte de terre, une pierre aussi. La motte de terre ne peut devenir fertile que si la goutte de pluie participe à l’harmonie. Qu’eût été aujourd’hui la vie sur terre, si chaque homme eût demeuré dans cette loi et eût apprécié sa finalité à sa juste valeur…? Une réalité paradisiaque sans doute... L’expérience de nos cinq sens, qui nous relient au monde phénoménal - serait-ce là le symbolisme des cinq arbres ? - est tributaire de l’état de la conscience individuelle. De cette conscience la source est élevée au-dessus de tout phénomène de changement ou de précarité…

Certains pourraient discerner dans ce logion une allusion au phénomène de la réincarnation. L’idée d’avoir demeuré jadis dans un autre corps sur cette terre, une idée qui en soi n’est pas à rejeter d’office, peut-elle toutefois être de quelqu’utilité sur la voie de la connaissance de soi… ?

 

 

20

ont dit les disciples à jésus

dis-nous à quoi est comparable le royaume des cieux

il leur dit

il est comparable à une graine de moutarde

la plus petite de toutes les semences

mais quand elle tombe sur la terre travaillée elle produit une grande tige

et elle est un abri pour les oiseaux du ciel 

Mt 13. 31-32 - Mc 4. 30-32 - Lc 13. 18-19

 

 

L’expression le royaume des cieux semble être une expression traditionnelle juive, présente également dans les évangiles canoniques. Le discours de Jésus est comme une symphonie, dans laquelle différents thèmes se rappellent régulièrement à notre attention. L’attente de la venue du royaume fait partie intégrante de la croyance juive. Mais les disciples se trouvent confrontés à une conception différente de cette réalité… Pour eux, comme pour nous, l’acceptation de cette conception nouvelle n’est pas évidente ! Un détail non négligeable pourtant : la graine doit tomber sur la terre travaillée…

La conscience de l’homme est comme un terroir dont le potentiel est à peine commensurable. L’état dans lequel elle se présentait alors - et aujourd’hui toujours - ne correspond hélas plus à sa pureté originelle. Un savoir prétentieux et des visions hallucinatoires l’ont profondément perturbée. Ce qui fut harmonieux et aurait du le rester, est devenu disharmonieux. De cette pollution l’homme seul est responsable ! Il s’en suit que lui seul - ce qui veut dire chacun pour soi - peut y remédier. À lui revient maintenant la tâche de manier la charrue…

La dernière ligne de ce logion illustre de façon imagée notre responsabilité dans cette vie : comme tout ce qui croît et fleurit dans la nature, nous avons nous aussi à servir Sa loi d’harmonie. L’unité de l’inférieur et du supérieur ne peut s’exprimer que par une intégration de valeurs supérieures dans la réalité inférieure.

 

 

21

a dit mariam à jésus

à qui ressemblent tes disciples

il a dit

ils ressemblent à de jeunes enfants qui se sont installés dans un champ

qui ne leur appartient pas

quand les maîtres du champ viendront ils diront

laissez-nous notre champ

eux ils se déshabillent devant eux et leur rendent leur champ

je dis donc ceci

si le maître de maison sait que le voleur arrive

il veillera avant qu’il ne vienne

et il ne permettra pas qu’il pénètre dans la maison de son royaume

et qu’il y prenne ses affaires

mais vous veillez face au monde

ceinturez vos reins d’une grande force

afin que les pillards ne découvrent le chemin vers vous

car l’acquit que vous attendez ils le découvrirons

que dans votre centre soit un homme averti

lorsque le fruit est mûr il est venu

rapidement sa faucille à la main il l’a cueilli

celui qui a des oreilles pour entendre qu’il entende

Mt 11. 16 et 24. 43-44 - Lc 7. 31-32 et 12. 39-40 - Mc 4. 29

 

 

Ce logion est composé de deux parties distinctes. Jésus commence par répondre à Mariam, ensuite il s’adresse à plusieurs personnes - mais vous, veillez…- probablement ses disciples. Mariam nous est mieux connue sous le nom de Marie Madeleine. Aussi bien de l’évangile de Philippe que de celui de Marie Madeleine elle-même - deux évangiles faisant également partie de la découverte de Nag Hammadi - nous pouvons déduire qu’un lien particulier unissait Mariam à Jésus. Philippe la présente même comme sa compagne de vie. Sa question indique bien qu’elle ne se considère pas comme une disciple.

Pour les disciples la réponse de Jésus n’est pas bien flatteuse… Ils utilisent le champ - leur entité biologique - pour en jouir comme des gamins, inconscients du fait que ce champ ne leur appartient pas. Quand les propriétaires viennent réclamer leur bien, ils doivent non seulement le leur laisser mais, en plus, se défaire de ce dont ils se sont parés. Il est clair que pour Jésus les disciples ne se sont toujours pas rendus compte de leur tâche véritable. Leur démarche intérieure n’a toujours pas commencé…

Notre entité biologique, ce corps physique et psychique qui est le nôtre, nous est offert non pas comme un présent mais comme un prêt. Un présent nous appartient, un prêt doit être rendu… Tout nous sera repris : la vie biologique comme tout ce dont nous nous sommes parés dans cette vie. Quel est le sens véritable de ce prêt, quelle en est la finalité…?

La seconde partie du logion met en scène le propriétaire d’une maison, qui a un souci évident de préserver son bien contre toute effraction. Aux disciples, qui n’ont pas à se soucier de biens matériels et qui n’ont donc pas de maison à protéger, Jésus dit : veillez face au monde. Car ce monde est le territoire du lion, où toujours subsiste la tentation de se laisser entraîner dans une confrontation avec les autres. Ceux qui désirent assumer une participation au royaume doivent maintenir une prudence alerte face aux valeurs éphémères du monde inférieur.

La démarche, qui mène à l’expérience du lien qui nous unit à l’Être absolu, est un processus évolutif dans la conscience individuelle. La route est longue et son cheminement ne peut se réaliser que pas à pas. (voir le logion 97) Chaque conception nouvelle franchit une limite et permet le développement d’une vision nouvelle. Elle est comme un fruit à cueillir. Tel que le pêcheur avisé nous devons maintenir une intelligence alerte, afin de distinguer les fruits qui ont une valeur absolue de ceux qui ne représentent qu’une valeur éphémère. Les pillards symbolisent en somme nos propres désirs égocentriques, qui sont toujours sous l’emprise du pouvoir du lion.

 

 

22

jésus vit des petits qui tétaient

il dit à ses disciples

ces petits qui tètent sont semblables à ceux qui entrent dans le royaume

ils lui dirent

alors étant petits entrerons-nous dans le royaume

jésus leur dit

quand vous aurez fait le deux un

et que vous aurez fait l’intérieur comme l’extérieur

et l’extérieur comme l’intérieur

et le supérieur comme l’inférieur

en sorte que vous fassiez le mâle et la femelle en un seul

pour que le mâle ne se fasse mâle ni la femelle se fasse femelle

quand vous aurez fait un œil à la place des yeux (*)

et une main à la place de mains (*)

et un pied à la place de pieds (*)

et une image à la place d’images (*) 

alors vous entrerez dans le royaume

Mt 19. 13-14 - Mc 13. 15 - Lc 18. 15-17

2 Clém. 12. 2-6 : En effet, le Seigneur lui-même interrogé pour savoir quand viendrait le royaume dit : lorsque les deux seront un et l’extérieur comme l’intérieur, et le mâle avec la femelle, ni mâle ni femelle… lorsque vous ferez cela, dit-il, viendra le royaume de mon Père.

 

 

Afin de ne pas rompre une harmonie évidente, les lignes indiquées par (*) ont été transcrites dans l’esprit du logion. En fait il est écrit :

quand vous aurez fait des yeux à la place d’un œil

et une main à la place d’une main

et un pied à la place d’un pied

et une image à la place d’une image…

Veuillez excuser cette incartade directe dans le texte…

Chez les disciples la confusion est totale : comment pourraient-ils redevenir petits ? Le symbolisme dans l’image des enfants qui tètent leur échappe… Ils conçoivent l’image comme une réalité et celle-ci est totalement étrangère à leur attente juive. L’image de l’unité, dans laquelle sont unis l’enfant de sept jours et sa source de vie, représente une réalité qu’ils ne peuvent encore concevoir. Le nécessaire retour à la pureté originelle, celle qui était au commencement, est une conception pour laquelle leur conscience n’est toujours pas réceptive. Le sera-t-elle un jour…?

La vision nouvelle du royaume, en tant qu’une vie consciemment vécue dans son unité originelle, est au cœur même du discours de Jésus. Dans l’image de l’unité de la semence et la bonne terre cette réalité trouve un symbolisme parfait. Il est toutefois nécessaire de frapper plus d’un coup sur un même clou avant que celui-ci soit fixé !

La correction textuelle, que nous nous sommes permis d’apporter, nous semble justifiée. Jésus s’efforce en effet, presque désespérément, de préciser la notion d’unité : l’intérieur et l’extérieur, l’inférieur et le supérieur, le masculin et le féminin… En plus, nous lisons dans Mt 6. 22 et Lc 11. 34-36 cette parole de Jésus : si donc ton œil est simple (unique), ton corps sera illuminé. La signification du mot grec haplous est simple ou un. Sa traduction par lucide ou clair est erronée ! Ainsi nous pouvons faire le constat que certains traducteurs évangéliques modernes et le transcripteur copte sont unis dans une même incompréhension…

Porter son regard vers la lumière intérieure ne nécessite pas deux yeux…Vers l’extérieur nous voyons avec deux yeux et discernons une impressionnante variation de couleurs. Qui discerne des couleurs, sans connaître la lumière, ne voit que des couleurs. Qui connaît la lumière, connaît toutes les couleurs…! Les images qu’observent nos yeux lors d’une projection cinématographique ne représentent qu’une réalité virtuelle. Dans l’obscurité d’une salle de projection elles nous paraissent pourtant réelles…

La réalité telle qu’elle se manifeste dans ce monde - l’extérieur qui est aussi l’inférieur - s’exprime par une harmonie d’énergie et de matière. Pour l’homme l’expérience en est dualiste. Tout y est polaire, chaque qualité y trouve son contraire ou son complément : chaud et froid, lumière et obscurité, joie et peine, masculin et féminin, yin et yang. La valeur unique, sous-jacente à cette réalité, est d’un ordre absolu et s’appelle harmonie. C’est elle qui dirige le tout, du nucléaire au cosmique. De cette valeur absolue la loi de karma, qui en fustige toute perturbation, est le gardien. Celui ou celle, qui élève sa conscience au niveau de l’unité dans l’ordre originel, transcende le phénomène de dualisme.

L’image de l’unité du mâle et de la femelle, du masculin et du féminin, a donné lieu à quelques élucubrations sexuelles, nous rappelant un état hermaphrodite ou androgyne soi-disant originel… Elles furent conçues afin de troubler la sérénité de cet évangile. Une interprétation peut pourtant s’avérer tellement plus simple ! L’image de l’unité de la graine et la bonne terre est accessible à chaque homme, ayant une connaissance de la vie champêtre. L’image de l’unité du masculin et du féminin peut aujourd’hui se traduire dans l’image plus subtile de l’unité du spermatozoïde mâle et de l’ovule féminin à l’origine de toute vie humaine. Ni la semence mâle, ni l’ovule femelle n’est à l’origine de la vie. C’est leur unité qui spontanément engendre la vie

L’interprétation de l’image, la juste compréhension de la notion d’unité à la base de toute manifestation de la vie, n’est pourtant que le point de départ d’un cheminement, qui peut mener à une expérience réelle. La conception de l’état de conscience d’unité ne pourrait en effet se limiter à un processus cérébral, dans lequel le dualisme ne serait transcendé que mentalement…

 

 

23

a dit jésus

je vous choisirai un entre mille

et deux entre dix mille

et unifiés ils se tiendront debout

Mt 22. 14

 

 

Dans ce logion  la logique mathématique n’est pas à l’honneur ! Mais l’analyse mentale, tout en étant un moyen précieux, connaît elle aussi ses limites… Car la réalité pour laquelle Jésus tente d’éveiller notre conscience transcende le domaine aussi bien de la réflexion mentale que celui du vécu émotionnel. L’expérience est nouvelle, les lois qui la régissent également ! Au-delà du savoir mental seule une sincérité critique personnelle prévaudra comme guide véritable. Le nouveau ne serait pas nouveau si l’expérience n’en était pas différente, voire déroutante…

Le choix, dont il est question, ne se fait pas suite à quelque privilège fortuit, mais il est la conséquence d’une reconnaissance. (voir le logion 3) Dans un logion précédant Jésus reconnut en Thomas le disciple, dont la conscience s’était unifiée à la sienne. Raison pour laquelle il le choisit. Se considérer comme élu est une attitude quelque peu vaniteuse, appelée aussi «whisful thinking»… Cette illusion contamina un peuple entier, toucha également un certain Paul et dans son sillage l’Église qui s’est appelée catholique. Toujours elle se considère en effet comme l’épouse élue par l’époux appelé Christ. Ni Paul, ni l’Église ne pourraient être suspectés d’une modestie excessive…

 

 

24

ont dit ses disciples

enseigne nous le lieu où tu es

car il est nécessaire que nous le cherchions

leur dit jésus

celui qui a des oreilles qu’il entende

il y a de la lumière à l’intérieur d’un être lumineux

et il illumine le monde entier

s’il n’illumine pas il est une ténèbre

 

Jn 1. 38-39

 

 

Les disciples ne connaissaient-t-ils donc pas le lieu où demeurait Jésus … ? Il nous arrive parfois de souhaiter connaître la circonstance dans laquelle une parole fut dite. Probablement nous nous trouvons ici dans la situation du chapitre 14 de l’évangile de Jean. Jésus y réfère à son lien avec le Père, à la maison du Père où nombreux sont ceux qui peuvent trouver refuge. Thomas y témoigne du souci de connaître la voie vers le Père, tandis que Philippe formule cette demande : «montre nous le Père»… Tous deux ont le même désir : celui de partager l’expérience de Jésus.

La venue du royaume n’est pas un évènement sensoriellement perceptible. Le lieu où est Jésus n’est pas non plus un endroit délimité dans l’espace mais une réalité intérieure et donc spirituelle. Ceci fait partie de la vision nouvelle du royaume… En conscience Jésus est un avec l’Être, qui est source absolue. Quiconque est un avec lui demeure dans cette source. Qui demeure dans la source ne peut garder l’eau pour soi, ne peut en cacher la lumière… La finalité d’une connaissance est de servir, celle de l’amour est de se donner… La tache du disciple véritable, qui est devenu lumineux, est de rayonner la lumière. Qui n’est pas réceptif à la lumière, demeure dans les ténèbres et ne peut donc rayonner…

 

 

25

a dit jésus

aime ton frère comme ton moi intérieur (psychè) 

veille sur lui comme sur la prunelle de tes yeux

Mt 22. 37-38 - Mc 12. 29-31 - Lc 10. 27

 

 

Dans cette vie nous sommes toutes et tous enfants du même Père. Bien sûr sommes-nous génétiquement différents, avons-nous subi des influences diverses par notre éducation, nos attaches culturelles, par les convictions éthiques ou religieuses de nos aînés. Surmonter ces différences relatives et focaliser notre esprit sur cette réalité unique, dans laquelle nous sommes unis dans une même loi absolue, voilà le défi qui nous concerne tous. À l’exemple de toutes les cellules de notre corps, notre tâche consiste à vivre en harmonie. Ceci implique également que nous sommes tous et toutes responsables les uns des autres.

«A ceci tous reconnaîtrons que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres.»(Jn 13. 35)  Comme, dans leur naïveté, les disciples pensaient devoir redevenir petits pour avoir accès au royaume, nombreux sont ceux qui pensent qu’il suffit de respecter le commandement de l’amour du prochain, pour se garantir d’une vie éternellement bienheureuse… Il va de soi que le souci du prochain est une tâche essentielle dans l’expression de l’harmonie. Cet amour ne pourrait pourtant être considéré comme le moyen suprême par lequel un but imaginaire – l’accès au royaume dans l’au delà - peut se réaliser. La faculté d’aimer que nous recevons est la conséquence du lien qui nous unit à notre source spirituelle.

Il ne convient donc pas d’accorder à nous-mêmes le mérite de la bonté, car tout ce que nous pouvons donner en amour nous le recevons ! Notre tâche principale consistera à fixer solidement nos racines dans cette source. («les hommes manquent de racines, ça les gène beaucoup… » Le Petit Prince XVIII) Dans une prise de conscience de notre intégration dans une loi absolue d’harmonie, de notre participation ici et maintenant dans la royauté du Père, réside notre responsabilité au service de notre prochain.

L’amour du prochain est sans aucun doute l’enseignement pratique principal, qui fut retenu des évangiles. Cet évangile laboure pourtant bien davantage le champ de notre conscience ! La valeur absolue à la base de toute expression de la vie s’appelle harmonie. Une harmonie dans les pensées s’exprime en intelligence, une harmonie dans les sentiments en amour… L’harmonie des deux est nécessaire pour qu’une action soit juste. Utiliser un savoir dans un état d’esprit égoïste est aussi peu justifiable que de vouloir exprimer la bonté sans posséder une connaissance nécessaire… Chaque conscience individuelle peut recevoir une inspiration, lui permettant de manifester harmonieusement amour et intelligence.

Chaque «moi» jaillit de manière égale d’une source absolue et a donc une valeur égale. Toute valeur accordée à sa propre personne est tributaire du psychisme individuel. Relativiser l’importance du moi dans une fraternité universelle permet de reconnaître dans chaque être, homme ou femme, blanche ou de couleur, arabe, juive ou chrétienne, cette qualité essentielle : d’être tous et toutes égaux dans notre unité avec l’Être absolu…

 

 

26

a dit jésus

la paille dans l’œil de ton frère tu la vois

mais la poutre dans ton œil tu ne la vois pas

lorsque tu auras ôté la poutre de ton œil

alors tu verras

et tu pourras ôter la paille de l’œil de ton frère

Mt 7. 3-5 - Lc 6. 41-42

 

 

Parce que vivre en harmonie est la finalité de cette vie, chaque être aspire au bonheur, le fruit naturel de l’harmonie. Mais les lois de l’inférieur, les règles que l’homme a conçues pour lui-même, le poussent à réaliser ses propres ambitions et à s’affirmer lui-même dans une confrontation avec les autres.

Depuis que l’homme fit de l’un le deux, et aussi longtemps qu’il persiste dans cette séparation, l’inférieur restera isolé de la lumière du supérieur. La loi qui prévaut dans le monde inférieur est celle du lion. Cette loi nous incite à détecter les faiblesses chez l’autre, afin d’en tirer profit. De ce fait les défauts des autres sont davantage l’objet de notre sens critique que nos propres manquements. Un changement de mentalité s’impose donc…

Le point de départ de ce changement est une introspection personnelle et sincère. De quelles valeurs me suis-je donc paré ? Par quel subterfuge me suis-je accordé savoir, pouvoir et droits ? De quelle confusion suis-je devenu la victime ? La sincérité est le moyen le plus efficace pour reconnaître l’orgueil qui ne cesse de nous harceler, pour déceler dans notre œil la poutre qui nous empêche devoir.

La loi d’harmonie ne laisse pas place au jugement ou discrimination, car tous nous sommes àvaleur égale issus de l’Être absolu. Quel que soit le délit commis par un ou une autre, jamais nous ne pouvons juger à sa juste valeur les circonstances personnelles qui l’ont poussé à la faute. Jamais la reconnaissance d’une erreur chez son prochain ne nous autorise à porter un jugement sur la personne elle-même…

«Aimer son ennemi» est une parole qui dans les évangiles fut malencontreusement attribuée à Jésus. En effet, le préalable à toute considération de quelqu’un comme son ennemi, est un jugement porté sur la personne elle-même. Ici se distingue la conception bouddhiste de la commisération : confrontés à une incompréhension envers l’autre, il convient d’être toujours conscient des restrictions de notre propre compréhension… À un aveugle nous ne pouvons faire le reproche de nous heurter… à moins que nous soyons aveugles nous-mêmes…

27

si vous ne jeûnez pas au monde

vous ne découvrirez pas le royaume

si vous ne faites pas du sabbat le sabbat

vous ne verrez pas le père 

Une fois de plus des rites juifs sont mis en cause par Jésus. Son attitude de rejet face à ces rituels ne nous est plus étrangère. Qu’ont-ils donc de si dérangeants ? Aussi bien le jeûne que le sabbatréfèrent à une abstinence, mais leur vécu ne correspond plus à leur conception originelle. Le jeûne ne peut se limiter à une abstinence temporaire d’une alimentation traditionnelle. Le sabbat ne concerne pas un rite hebdomadaire où l’on s’abstient d’une activité journalière habituelle pour se consacrer à Dieu.

Au logion 21 Jésus disait : mais vous veillez face au monde. Ici il s’engage davantage : jeûnez au monde… Ce jeûne ne concerne pas un rituel temporaire mais un état d’esprit permanent ! Si nous voulons éviter toute confrontation avec le lion du logion 7, il importe de renoncer aux valeurs que le lion impose. Jeûner au monde ne signifie pas renoncer au monde, mais refuser toute implication dans les valeurs trompeuses que nous propose le monde inférieur. Avoir une attention pour une alimentation saine, afin de maintenir un équilibre biologique harmonieux, est certes louable. S’astreindre durant une période limitée à de strictes règles de vie et d’alimentation, pour satisfaire à un imaginaire commandement divin, n’est pas une attitude justifiable ! Une nutrition harmonieuse ne nécessite aucun jeûne particulier…

Un raisonnement analogue peut s’appliquer au sabbat. Le sabbat véritable ne nécessite aucune directive humaine… Une attention portée vers le supérieur ne pourrait se limiter à un rite hebdomadaire, mais devrait être un état d’esprit permanent dans notre conscience. Une participation à un rituel, qui tend à maintenir un juste état d’esprit intérieur, n’est certes pas à rejeter. Jamais pourtant un rite ne peut constituer un acte contraignant, dans le but d’obtenir pour soi une récompense éternelle… Une attention particulière portée à Dieu un jour sur sept, fut-ce le temps d’un rituel, ne pourrait compenser un attachement «au monde» durant les six jours restants ! L’état de conscience d’un lien qui nous unit à l’Être absolu se doit d’être permanent… Cet état implique tout naturellement  un renoncement aux éphémères valeurs inférieures. Sabbat et jeûne sont donc indissociables.

Voir le père ne pourrait évidemment être considéré comme une expérience sensorielle, mais comme une prise de conscience de cette réalité, que Jésus nous présente par l’entremise de l’image d’un père. Dans cet évangile les verbes «voir» et «entendre» sont quasiment toujours à prendre dans leur sens figuré.

 

 

28

a dit jésus

au milieu du monde je me suis tenu

en chair je leur suis apparu

tous je les ai trouvés ivres

personne parmi eux qui soit assoiffé

et mon moi intérieur (psychè) a souffert pour les enfants des hommes

car aveugles ils sont dans leur cœur

et ils ne voient pas que vides ils sont venus au monde

et qu’ils chercheraient à quitter le monde étant vides

si ce n’est que maintenant ils sont ivres

quand ils auront rejeté leur vin alors ils changeront de mentalité

 

 

Le constat que fait ici Jésus est accablant… Quel est le sens d’une source s’il n’y a personne d’assoiffé… L’homme n’a plus conscience ni de son origine, ni de sa finalité. Dans une complaisance égocentrique il s’est enivré…

Le corps physique, qui nous est confié et qui recèle tant de possibilités, est une entité précieuse mais servante. Pourtant, non sans une arrogance certaine, nous nous imaginons en être le propriétaire. Comme les gamins prirent possession de leur champ, nous aussi nous sommes devenus les orgueilleux possesseurs de notre corps. Nous vivons donc dans l’illusion d’être le seul maître de nos talents, de ce que nous possédons et croyons savoir. De la source de toutes nos possibilités nous nous sommes séparés et nous nous sommes enivrés ! L’enfant de sept jours, qui lui demeure toujours vide et donc pur dans l’unité avec sa source de vie, de cette ivresse sera bientôt la victime. Car toujours le lion dicte sa loi dans le monde inférieur…

Comme pour la graine la bonne terre représente et son commencement et sa finalité, pour l’homme aussi ils ne font qu’un. Dans le rétablissement de l’unité avec sa source réside pour lui la réalisation de sa finalité : être source lui-même. Mais une coupe n’est utile que si elle est vide… Alors seulement elle peut recevoir l’eau de la source et servir comme sert la source elle-même. Celui ou celle qui est parvenu à une juste connaissance de soi, qui a reconnu son ivresse, peutrejeter son vin et devenir à nouveau vide. La voie de la rédemption véritable passe par une purification intérieure. Ce cheminement là personne ne peut l’accomplir pour nous, ni Krishna, ni Bouddha, ni même Jésus… (voir le logion 38)

 

 

29

a dit jésus

si la chair a été à cause de l’Esprit c’est une merveille

si par contre l’Esprit a été à cause du corps

c’est la merveille des merveilles

mais moi je m’émerveille de ceci

comment cette grande richesse a demeuré dans cette pauvreté

44

a dit jésus

celui qui blasphème le père à lui sera pardonné

et celui qui blasphème le fils à lui sera pardonné

celui qui par contre blasphème l’Esprit pur

à lui ne sera pardonné ni sur terre ni dans le ciel

Mt 12. 31-32 - Mc 3. 28-30 - Lc 12. 10

 

 

Pour la première fois nous nous sommes permis d’associer deux paroles de Jésus. La raison en est que dans chacune d’elles nous est présentée une réalité nouvelle, ô combien importante : pneuma ou l’Esprit. Exceptionnellement nous avons utilisé une majuscule, afin de distinguer l’Esprit pur de l’esprit humain : ce guide intérieur que nous considérons comme faisant partie intégrante de notre moi intérieur. Dans le logion 44 l’importance accordée à l’Esprit est évidente : un blasphème de l’Esprit jamais ne sera pardonné…

Dans le logion 29 nous est présentée la relation entre la chair (sarks) en ligne 2 et le corps (soma) en ligne 3 d’une part, et l’Esprit de l’autre. Cette relation est également présente dans le prologue de l’évangile de Jean : « et la parole (l’esprit) est devenue chair… ».

Dans la tradition chrétienne le divin nous est présenté sous la forme d’une trinité : Dieu le Père, le Christ comme son Fils unique et l’Esprit Saint, l’inspirateur divin de l’homme. Ils sont distingués tout en étant un seul. Ceci est appelé un mystère. Le mot mystère nous paraît comme un déguisement de l’orgueil humain, qui s’est octroyé la connaissance d’une «structure divine»… Dans cette structure Jésus est élevé au statut divin, malgré le fait que jamais il ne s’est explicitement présenté lui-même comme fils de Dieu. Ceux qui croyaient reconnaître en lui un « fils de Dieu » - quelle que soit la signification que cet épithète eût alors pu représenter - furent par contre clairement réprimandés par lui. (Lc 4. 41 - Mc 3. 12) Et pourtant, ce fut cette filiation divine qui fut fatale à l’homme, qui avait pris conscience d’un lien intérieur l’unissant à l’Être absolu… Car l’humain et le Divin devaient obligatoirement rester séparés…

La conception nouvelle de la trinité implique que le lien intérieur, dont témoigne Jésus, est le propre de chaque homme. Chaque être humain est, dans une union spirituelle, enfant du Père. C’est la prise de conscience de cette unité qui fait toute la différence entre vie et mort. Mais comment l’homme peut-t-il avoir conscience d’un lien avec «cela», dont il ne peut s’acquérir une connaissance… ?

Dans l’histoire de la genèse du monde, telle qu’elle nous est présentée dans le prologue de l’évangile de Jean, le «verbe» joue un rôle essentiel. Avant le commencement il était en Dieu. Dans le verbe est la vie. Il est la lumière par qui fut la vie et qui demeure toujours dans la création. Mais le monde ne l’a pas reconnu. À tous ceux qui l’on reçu il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu…

Avant le commencement était absence de tout phénomène relatif, ni temps ni espace, que le vide : l’Être non manifesté, immuable et absolu… Dans ce vide réside toutefois le potentiel total de la création. Verbe est parole : vibration initiale. Vibration sous-entend : temps, espace et énergie. Le verbe symbolise donc l’expression de l’Être absolu, la manifestation du non manifesté, par qui la création toute entière et donc l’homme fut. En Orient cette impulsion initiale et toujours présente est symbolisée dans le mantra universel Aum. Le verbe n’était pas seulement au début : il est toujours présent, à chaque instant. Mais l’homme ne l’a pas reconnu… Pourtant l’homme peut le reconnaître, car à tout instant il peut recevoir cette vibration, qui est lumière intérieure. Dans cette expérience réside la prise de conscience de son état d’enfant du Père.

Le verbe symbolise l’Esprit. Par l’Esprit fut la création et donc l’homme. Il demeure toujours dans la création et donc dans l’homme, qui peut en recevoir l’inspiration. L’Être absolu, dans son aspect non manifesté, ne peut être connu par l’homme. Aucune parole, aucune image ne pourrait Le lui révéler. Toute représentation n’est que réalité virtuelle… L’Esprit est l’expression même de l’Être. De cette expression l’homme peut en faire l’expérience. L’’Esprit représente donc le lien spirituel qui unit l’homme à l’Être absolu et qui s’exprime par une inspiration. La tâche du fils de l’homme consiste dès lors à transformer ce qu’il reçoit de l’Esprit, selon Sa loi d’harmonie.

La trinité n’est pas une spécification imaginaire conçue par l’homme pour exprimer sa connaissance de l’Être inconnaissable, mais une réalité essentielle et continuellement présente à l’intérieur de chaque être. Par l’Esprit l’homme peut redevenir conscient du lien qui l’unit à sa source de vie. Dans l’image d’une source l’unité du Père et de l’Esprit peut trouver un symbolisme révélateur. Une source est un vide duquel jaillit de l’eau. La source n’est ni le vide, ni l’eau, mais l’unité des deux : sans vide point d’eau, sans eau point de source… Le vide ne peut faire partie de l’expérience de l’homme, car vide est absence… De l’eau par contre il peut en faire l’expérience ! Mais quel est le sens de la source s’il n’y a personne d’assoiffé…, personne en qui ou par qui l’eau peut se transformer en vie… ? (voir le logion précédent) Voilà la tâche de l’homme, qui est aussi sa finalité :servir dans l’unité avec sa source. Cette vision de la trinité appartient au nouveau…

L’interprétation du logion 29 n’est certes pas simple. À la lumière de la nouvelle conception de la trinité nous pouvons tenter d’élucider quelque peu cette parole :

Si l’Esprit est à l’origine de l’homme de chair et de sang, c’est une merveille : la merveille de la genèse de la vie biologique. Si toutefois le corps, qui demeure dans les ténèbres de l’ignorance, porte en soi la possibilité de prendre conscience de l’Esprit et donc de retrouver la vie, voilà une merveille bien plus merveilleuse encore…

C’est le miracle de la vie biologique que l’Esprit est devenu chair. Le plus grand des miracles est toutefois que le corps, la base physiologique de la conscience, peut reconnaître l’Esprit et ainsi accéder à la vie. Voilà la naissance nouvelle ! La distinction faite ici entre sarks et soma est toute subtile… Sarks réfère au corps animé, à l’unité de soma et psychè. La condition pour que l’homme prenne à nouveau conscience de son unité originelle est toutefois que le corps, animé par le psychisme, devienne vide. (voir le logion précédant) Ceci implique que le psychisme doit retrouver son état originel de repos, de silence intérieur. Ce qui subsiste alors est l’état «non animé» du sarks :soma, le corps. Le personnel a déserté l’office, la porte s’est fermée, à l’intérieur ne subsiste que silence, paix, repos… Le repos est le moyen par excellence par lequel le psychisme peut se purifier. (voir le logion 53) Grâce à cette purification le pneuma pourra à nouveau manifester dans l’homme Sa loi d’harmonie.

L’Esprit est le plus grand des trésors qui soit à notre disposition, car porteur du potentiel total de la vie. Il est l’eau, par laquelle la source est reconnaissable. C’est Lui qui maintient l’harmonie dans la nature, qui vivifie les qualités du corps et de son psychisme, qui est aussi la lumière intérieure, source de connaissance. Pourtant Il est toujours méconnu par l’homme… C’est la raison pour laquelle l’homme demeure dans les ténèbres de son ignorance.

celui qui blasphème le père, tire une flèche dans le vide

celui qui blasphème le fils, se blasphème lui-même, ce qui est absurde…

mais celui qui, par ignorance, blasphème l’Esprit, méconnaît ce qui porte la vie en Soi…

Nous sommes bien éloignés du dualisme séparant le corps et l’Esprit, un dualisme qui caractérise la vision gnostique traditionnelle. Bien éloignés également de la vision dualiste de Paul, qui prétendait :

La chair et le sang ne peuvent avoir part dans de royaume de Dieu et le temporel ne peut avoir part dans l’intemporel… (1 Cor 15. 50)

 

 

30

a dit jésus

où il y a trois dieux ce sont des dieux

où il y en a deux ou un je suis avec lui

 

 

Lorsque les juifs entendaient Jésus parler en termes absolus de son père, ils comprenaient qu’il ne pouvait s’agir que de Jaweh. Mais se présenter comme fils de Jaweh était un blasphème, car aucun homme ne pouvait se réclamer d’une descendance divine. Un malentendu qui engendra des conséquences dramatiques… À ce sujet ils l’interrogèrent donc.

Une fois de plus sa réponse est perturbante. Que trois dieux soient des dieux est une évidence. Mais parler de deux ou un, auxquels il serait uni, est plus qu’énigmatique… Comment l’absolu, symbolisé dans le mot Dieu, pourrait-il se diviser de telle sorte qu’il y en ait deux…! Et pourtant…

Lorsque Jésus utilise l’image d’un père pour témoigner de son alliance à l’Être absolu, cette image est simple. C’est également le cas lorsqu’il utilise, comme au logion 74,  l’image d’une source. Mais si nous distinguons, comme au logion précédant, dans l’image de la source le vide et l’eau en tant que symboles du Père et de l’Esprit, l’image se décompose, devient «deux». Non pas deux comme une impossible division de l’Unique, mais comme deux aspects distincts d’une seule réalité : l’Être dans son aspect intemporel et immuable et l’Être s’exprimant dans une création. En termes savants ceci est appelé l’aspect transcendant et immanent du Divin. À cet Être absolu Jésus est uni : je suis avec Lui.

Jésus exprime donc un état de conscience d’unité avec l’Être absolu. Cet état de conscience n’engendre toutefois pas une identification à l’Être…! Unité et identification sont deux notions à ne pas confondre ! Le fils et son père sont un, mais pas identiques ! L’enfant de sept jours demeure lui aussi dans l’unité avec sa source de vie…

Puisque l’unité du Père et de l’Esprit fut considérée jadis comme la source même de la vie, elle fut exprimée par l’image de l’unité du masculin et du féminin. Ainsi on retrouve dans des écrits gnostiques la représentation de l’Esprit - ruah en hébreux est au féminin - comme la Mère aux côtés du Père. La seule manière d’approcher l’Être absolu et inconnaissable est en effet de recourir à des images. Mais celles-ci ne sont qu’un moyen ! Jamais l’image ne peut être confondue avec la réalité qui en est l’objet. Ce qui en réalité est unique et absolu peut donc, dans une image relative, se décomposer …

Comme le Père et l’Esprit sont un, ainsi chaque être est unifié à cette réalité unique. Car en elle réside la source de toutes les facultés, que nous accordons pourtant si aisément à nous-mêmes. Parce qu’existe la création, existe l’homme, et parce qu’existe l’homme, existe la notion de Dieu. Avant l’apparition de l’homme sur terre tout était unité : le monde créé et le monde créateur, l’inférieur et le supérieur. L’homme les a séparés en naturel et surnaturel… Le sens de la démarchereligieuse est de prendre à nouveau conscience de leur unité.

 

 

31

a dit jésus

un prophète n’est pas accepté dans son village

un médecin ne soigne pas ceux qui le connaissent

 

Mt 13. 57 - Mc 6. 4 - Lc 4. 23-24

 

 

La tâche d’un prophète est d’apporter une juste connaissance concernant le lien qui unit l’inférieur et le supérieur. Celle d’un médecin est de soigner une disharmonie physique ou psychique. En Jésus ces deux tâches sont unies. Cette tâche double est également celle de ses disciples. (voir le logion 14) Aussi bien une prétendue connaissance qu’une maladie ou une souffrance sont des symptômes d’une disharmonie. La connaissance de Jésus est holiste, car elle découle de l’harmonie de l’unité.

Il est probable que cette parole lui fut inspirée par sa propre expérience. En tant que juif il a du transcender les limites de sa propre culture, afin de parvenir à la connaissance qui maintenant est la sienne. La transmission de cette connaissance à ses proches n’est pas une tâche aisée… Il est un fait que des voix étrangères attirent plus aisément notre attention que celles qui nous sont familières. Ainsi Jésus nous est plus familier que le Bouddha. Ses paroles inattendues dans cet évangile seront pourtant moins facilement acceptées par notre mental que celles, souvent fort intéressantes il est vrai, provenant d’un Dalai Lama…

 

 

32

a dit jésus

une ville construite sur une haute montagne et qui est forte

ni elle ne pourra être prise

ni elle ne pourra être cachée

33

a dit jésus

ce que tu entendras de ton oreille

de l’autre oreille proclame le sur les toits

car personne n’allume une lampe et la met sous un buisson

ni dans un endroit caché

mais il la met sur un lampadaire

afin que tous ceux qui vont et viennent voient sa lumière

 

Mt 5. 14 et 7. 24-27 - Lc 6. 47-49

Mt 10. 27 - 5. 15-16 et 4. 21 - Lc 12. 5 - 11.33 et 8. 16

 

 

Dans ces deux logia successifs Jésus tente, non sans un enthousiasme certain, de visualiser la richesse qu’il éprouve à  l’intérieure de lui-même. Il compare la force qu’il reçoit à une ville fortifiée. Même si nous sommes encore fort éloignés de notre but final, chaque vision nouvelle que nous pouvons acquérir et qui est inspirée par le supérieur, a une valeur absolue. Cette richesse ne peut nous être prise, à moins d’une négligence de notre part… (voir le logion 35) Comme la lumière d’une lampe elle ne peut non plus rester cachée, car elle porte en elle une force qui dissipe les ténèbres...

L’image d’une ville fortifié évoque forcément l’idée de pouvoir. La lumière elle ne suscite pas cette idée. Parce que la lumière est le fruit d’une loi absolue - une ville fortifiée par contre est le produit de la main de l’homme - elle ne peut être source de pouvoir. La lumière ne peut que servir… Comme elle, toute connaissance n’a de valeur que lorsqu’elle sert. Une connaissance servante est le fruit d’une autorité qui jamais ne peut dégénérer en pouvoir… !

 

 

34

a dit jésus

si un aveugle conduit un autre aveugle

ils tombent tous deux dans un fossé 

Mt 15. 14 - Lc 6. 39

 

 

Tant que l’homme ignore sa véritable nature, qu’il reste séparé de la lumière de sa source intérieure, il demeure dans les ténèbres de sa pauvreté. Sa compagne au quotidien s’appelle souffrance… La finalité de l’homme est pourtant ni de souffrir, ni de demeurer dans les ténèbres. Comme il dispose de deux yeux pour voir vers l’extérieur, il peut également diriger l’attention de son esprit vers l’intérieur et faire ainsi l’expérience d’une lumière différente, qui n’est pas perceptible à l’aide de ses deux yeux. La réceptivité pour cette lumière détermine qui est aveugle et qui ne l’est pas…

Suivre des guides, qui demeurent dans la présomption de connaître la voie, n’est pas le bon choix. Nombreux pourtant sont ceux qui pensent détenir la vérité et se croient appelés au rôle de balise lumineuse. Dans les ténèbres de notre ignorance nous ne sommes pas capables de distinguer l’aveugle du voyant… Mais celui ou celle qui reçoit la lumière intérieure n’a que faire de guides aveugles !

Dans l’évangile de Philippe, déjà cité au logion 21, nous lisons cette parole remarquable de Jésus. Lorsque des disciples lui font le reproche d’aimer davantage Marie Madeleine qu’eux-mêmes - car il l’embrassait souvent sur … - il leur dit : tant qu’un aveugle et un voyant demeurent ensembles dans l’obscurité, rien ne les distingue. Mais lorsque vient la lumière le voyant verra et l’aveugle pas… C’est ce qui distingue Marie Madeleine des disciples…

 

 

35

a dit jésus

il n’est pas possible que quelqu’un pénètre de force

dans la maison du fort

à moins qu’il ne lui lie les mains

alors il bouleversera sa maison

 

Mt 12. 29 - Mc 3. 27 - Lc 11. 21-22

 

 

Le logion 21 contenait déjà une recommandation à la vigilance. Celle-ci se répète ici. Ce que nous recevons de la source intérieure a, il est vrai, une valeur absolue qui nous fortifie, mais nous restons toujours des êtres de chair et de sang... Toujours les tentations du monde inférieur restent présentes, nos faiblesses également… Avec nos deux yeux nous observons tant de miroitements capables d’éclipser temporairement la lumière intérieure. Ainsi le fort se laisse duper, se laisse lier les mains…

L’ennemi qui est le plus à craindre, qui peut à nouveau nous priver de notre liberté, qui peut bouleverser notre harmonie intérieure, est de toute évidence notre «petit moi» et ses désirs égocentriques. La loi du lion nous pousse en effet à satisfaire à nos propres désirs, car précisément en cela réside notre liberté… Croyons-nous…! Mais celle ou celui qui cherche à se servir soi-même, à combler ses désirs, se fragilise dans une dépendance, dans une assuétude psychique… Car nos désirs égocentriques nous entraînent à désirer toujours davantage !

La loi naturelle est ainsi faite que se sont nos désirs qui déterminent le contenu de notre volonté et, par conséquence, dirigent donc nos actes. Vivre sans désirs n’est pas possible… ! Sur ce point une certaine philosophie orientale est souvent mal comprise. Ce qui nous incombe n’est pas d’éliminer nos désirs mais d’en corriger l’objet. Notre force et notre liberté ne résident pas dans un moi dominateur mais dans un moi serviteur… La vie n’est pas un « self service »…!

 

 

36

a dit jésus

ne vous souciez pas du matin au soir et du soir au matin

de ce que vous revêtirez

 

Mt 6. 25-34 - Lc 12. 22-31

 

 

Ce logion s’associe tant au logion précédent qu’au suivant. Il va de soi que le souci de notre aspect extérieur - ce que nous revêtirons – symbolise ici toutes les valeurs relatives, qui peuvent faire l’objet de notre préoccupation. Une certaine vanité, le souci de notre apparence, de l’image que nous présentons de nous-mêmes, n’en est qu’un aspect.

Il sied pourtant de ne pas tirer des conclusions trop hâtives ! Ce logion ne récuse en effet nullement l’intérêt que nous pouvons porter à nombre de valeurs relatives, qui font partie de la richesse et de la beauté de la vie. Jouir de ces valeurs là n’est pas en désaccord avec une vie spirituelle ! Toutefois, la loi de la vie est une loi d’harmonie et donc de mesure… Du matin au soir et du soir au matin est en dehors de toute mesure… Temps et discernement sont mis à notre disposition. Comment les vivre harmonieusement… ?

 

 

37

ont dit ses disciples

quel jour nous apparaîtras-tu et quel jour te verrons-nous

a dit jésus

lorsque vous vous serez défaits de votre honte

et aurez pris vos vêtements et les aurez mis à vos pieds

et que vous les aurez piétinés comme font les petits enfants

alors vous verrez le fils de celui qui est vivant

et vous n’aurez plus de craintes 

Le logion 12 nous a appris que les disciples savaient que Jésus les quittera bientôt. À cette connaissance semble s’ajouter l’attente d’une réapparition parmi eux… Cette expectative n’est qu’illusion… comme n’est qu’illusion l’attente messianique, qui fait partie d’un concept religieux dans lequel un peuple entier se considère comme l’élu de YHWH. Ce genre de considérations vaniteuses fait partie de la parure, dans laquelle l’homme honteusement a dissimulé son ignorance en créant l’espérance…

La metanoia, ce revirement dans notre état de conscience que préconise Jésus, est radicale ! Des visions imaginaires doivent faire place à une réelle recherche du fils de celui qui est vivant…Dans la foi chrétienne l’expression «fils de l’homme» fut réservée au Christ. Voir le fils de celui qui est vivant implique non seulement de reconnaître Jésus en tant qu’un être qui a pris pleinement conscience de son état d’enfant du père le vivant, mais surtout de reconnaître cette qualité essentielle en soi-même. Pour accéder à cette prise de conscience il est toutefois nécessaire, à l’image de l’enfant de sept jours, de retourner à la pureté originelle, de devenir intérieurement à nouveau vide et donc de se défaire de toute parure superficielle.

La honte, qui nous retient de nous voir nous-mêmes dans notre nudité originelle, n’est que la conséquence de notre orgueil. Celui ou celle qui s’est défait de son orgueil, qui a rejeté son vin, qui a piétiné ses vêtements, peut reconnaître en soi-même son «soi» véritable : le fils ou la fille de l’homme, qui est enfant de Celui qui est vivant… L’enfant égaré, qui a retrouvé le chemin de la maison paternelle et s’est reconnu comme enfant du Père, ne connaîtra plus de craintes. La réunification n’a qu’un nom : la joie… !

 

 

38

a dit jésus

bien des fois vous avez désiré entendre ces paroles que je vous dis

et pour vous il n’y a pas d’autre de qui les entendre

il y aura des jours où vous me chercherez

et ne me trouverez pas 

Lc 17. 22 - Jn 7. 33-34 et 8. 21

 

 

Le logion précédant précisait la voie des disciples : un dépouillement de leur ego, un démantèlement des valeurs et espérances illusoires dans lesquelles ils se sont investis. Les «vérités» religieuses, que d’autres nous proposent, n’ont qu’une valeur relative… C’est la raison pour laquelle les croyants restent soumis à des doutes et des angoisses. Ceux-ci ne peuvent se dissiper dans une espérance mais dans la lumière une connaissance véritable...

À cette connaissance tous et toutes nous aspirons, les disciples comme nous-mêmes.Seulement voilà, la connaissance que Jésus nous propose ne concerne pas le domaine du savoir mais celui de l’être… La gnose ne peut se révéler que par une expérience personnelle. La voie de la connaissance de soi est un cheminement que personne d’autre ne peut parcourir à notre place, pas même Jésus… Sa tâche consiste à nous enseigner la direction à prendre. Et, envers ses disciples, lui seul peut accomplir cette tâche …

L’espoir des juifs se fonde sur une rédemption à venir. Selon Paul cette rédemption s’est réalisée par la croix… La parole de Jésus est perturbante : la rédemption réside dans un cheminement que chacun de vous doit accomplir dans la solitude de sa nudité intérieure… Son nom est prisede conscience… Dans cette voie il importe, non pas que vous me cherchiez moi, mais que vous vous cherchiez vous-mêmes…

 

 

39

a dit jésus

les pharisiens et les scribes ont pris les clefs de la gnose

et ils les ont cachées

ni ils sont entrés eux-mêmes

ni ils ont laissé entrer ceux qui le voulaient

vous par contre soyez prudents comme les serpents

et purs comme les colombes

102

a dit jésus

malheur à eux les pharisiens

parce qu’ils ressemblent à un chien qui dort dans la mangeoire des bœufs

car ni il ne mange ni ne laisse les bœufs manger

 

Mt 10. 16 et 23. 13 - Lc 11. 52-54

 

 

Les vérités religieuses, que d’autres nous proposent, n’ont qu’une valeur relative… La critique de Jésus fustige ici ces gens là, qui s’imaginent être investis d’une connaissance de l’Inconnaissable et empêchent ainsi d’autres de s’engager dans la voie d’une recherche véritable : celle de la gnose. Sa mise en question concerne la distinction entre une croyance, comme un ensemble de vérités concernant Dieu conçu par l’homme et la gnose, en tant que démarche intérieure propre à la conscience individuelle, dans la recherche du lien qui nous unit à l’Être absolu.

Par delà le monde et suivant la diversité des cultures, des croyances diverses se sont développées. La fascination pour un pouvoir absolu, qui transcende les limites humaines, est universelle. Depuis que l’homme existe il s’est octroyé la connaissance d’une réalité absolue et l’a transmise à d’autres. Tant le judaïsme que le christianisme et l’islam ont leur source au Moyen Orient et leurs racines dans la bible hébraïque. Leur ancêtre commun s’appelle Abraham. Tous partagent une foi en un Dieu unique, mais chaque croyance professe ses propres vérités quant à la relation séparant l’homme de Dieu. Pour celles-ci chacune d’elles invoque des révélations divines que certains auraient reçues. Seulement voilà, ces révélations n’ont pas été perçues de manière égale… Caque croyance reste pourtant convaincu de sa propre élection divine. Des confrontations fratricides, au nom de Dieu, Allah ou YHWH, ont laissé et laissent toujours des sillons sanglants dans notre histoire. L’orgueil humain nécessite-t-il des preuves plus évidentes… ?

Il y a connaissance et ignorance, réalité et fiction… Jamais un homme ne pourra en empêcher un autre de dissimuler son ignorance par des fabulations. Tout savoir humain porte la marque de ses restrictions. Reconnaître cela en nous-mêmes est un premier pas sur la voie de la connaissance de soi. Dans ce que nous croyons savoir, dans ce que nous reconnaissons comme une vérité, notre ignorance infantile fut initialement totalement dépendante des autres. Si nous voulons atteindre une maturité adulte religieuse, nous devons mettre un terme à cette dépendance ! La voie de la gnose de Jésus invite à une démarche libératrice. Jamais ce cheminement ne pourrait entraver la liberté d’autrui, ni être la cause de confrontations.

Quiconque impose à autrui sa propre vision religieuse comme une vérité absolue, commet une faute d’orgueil et porte en cela une grande responsabilité ! Toute connaissance se doit de servir, d’être libératrice et non d’asservir. Jamais, par sa gnose, Jésus usa-t-il de pouvoir…

La recommandation à la fin du logion 39 concerne d’une part les autres et d’autre part nous-mêmes : soyez prudents comme les serpents et purs comme les colombes. La prudence nous rappelle la vigilance du pêcheur avisé au logion 8. Une pureté intérieure, semblable à celle de l’enfant de sept jours, est la condition pour ne plus tomber dans le piège, dont nous avons été les victimes.

 

 

40

a dit jésus

un cep de vigne fut planté en dehors du père

et n’étant pas fort il sera extirpé par sa racine

et il périra

 

Mt 15. 13 - Jn 15. 5-6

 

 

Tout investissement en ce bas monde ne peut être que temporel et donc éphémère. Notre savoir y sera toujours relatif et donc limité. Le monde phénoménal, dont nous pouvons acquérir une connaissance, est lui aussi tributaire de «la loi des changements». Chaque expérience humaine est dépendante de l’état de la conscience individuelle et celle-ci aussi est continuellement en évolution. De cette évolution nous sommes nous-mêmes responsables…

Détacher l’attention de notre esprit du monde phénoménal pour la diriger vers l’intérieur, vers le repos du vide à l’intérieur de nous-mêmes, engendre une évolution purificatrice dans les structures physiologiques de notre conscience. (voir le logion 53) Toute connaissance, qui émane d’une conscience pure, est inspirée par l’Esprit. Elle a une valeur absolue, car : sa racine est dans le Père.

 

 

41

a dit jésus

celui qui a dans sa main à lui sera donné

celui qui n’a pas

le peu qu’il a lui sera pris de sa paume

 

Mt 13. 12 et 25. 29 - Lc 8. 18 et 19. 26 - Mc 4. 25

 

 

Ce que nous avons dans notre main n’a de valeur que s’il s’agit du fruit de ce qui fut planté à l’intérieur du Père. (voir le logion précédent) Tout engagement dans une voie de recherche intérieure sera reconnu, car il aura des conséquences positives pour nous-mêmes comme pour d’autres. Ceci aussi est un aspect non négligeable de la loi de karma, reconnu par Krishna dans la Bhagavad Gita. Ce qui, par contre, nous est acquit selon des lois inférieures, nous sera irrémédiablement repris. Ceci est une suite logique du logion précédent et trouve sa conclusion naturelle au logion 42.

 

 

42

a dit jésus

vous soyez passant

 

 

Voici le logion le plus court de cet évangile. Être passant ni signifie nullement être indifférent ! Cette vie est un passage que nous avons à accomplir dans un engagement harmonieux avec la nature et les hommes. Par rapport aux biens de ce monde nous nous devons toutefois d’être passant.

Dans cette vie il nous est donné de jouir et de bénéficier de bien des richesses que nous offre la nature, de découvrir et d’apprécier d’autres personnes et d’autres cultures, d’accéder à une connaissance dans bien des domaines. Mais avant toute chose il nous est donné de vivre et donc d’agir en harmonie avec la nature et tous les êtres vivants. Agir en harmonie implique une actionsans dépendance aucune de ses fruits, dénuée de toute attente d’un bénéfice personnel quelconque. Être détaché et rester libre, voilà l’état naturel de l’homme, l’état du monachos

Au début du siècle fut découvert cette inscription sur le porche d’une porte de l’ancienne ville de Fateh pur Sikri, au sud de Delhi, construite par le Mogol Akbar le Juste :

Jésus - la paix soit sur lui - a dit

le monde est un pont

passe dessus

mais n’y établis pas ta demeure

Cette parole de Jésus était déjà connue dans le monde arabe au XI° siècle.

 

 

43

ont dit à lui ses disciples

tu es qui pour nous dire ces choses

par ce que je vous dis ne savez-vous pas qui je suis

mais vous êtes comme les juifs

car ils aiment l’arbre et détestent son fruit

et ils aiment le fruit et détestent l’arbre

 

Jn 8. 25 : Ils lui dirent : qui es-tu ? Jésus leur dit : d’abord ce que je vous dis. (Cette traduction est celle de l’École biblique de Jérusalem)

 

 

La question «qui es-tu ?» était pour les disciples - comme elle est toujours pour nous - une question intrigante… Qui est cet homme qui, comme en témoignent d’autres sources, guérit des malades, réalise des choses invraisemblables et surtout parle un langage imagé qui les perturbe ? Sa réponse est précise : ce que je vous dis… Plus important que ses actes est le contenu de sa parole. Avant toute chose sa tâche consiste à enseigner une connaissance qui témoigne du lien intérieur et spirituel qui est le sien. Son désir est d’instruire ses proches quant à la voie qui mène à cette expérience. Mais l’image de Dieu, qui leur a été imposée par la croyance juive, ne correspond pas à celle du père que Jésus leur présente pour visualiser son lien spirituel intérieur et le rendre accessible à leur conscience. C’est la raison pour laquelle il fustige ici l’erreur des juifs. Mais que signifie l’arbre qu’ils aiment et dont ils détestent le fruit, et quels sont les fruits qu’ils apprécient, mais dont ils détestent l’arbre… ?

La croyance juive concerne un Dieu unique, mais les fruits de leur croyance ont un goût amer… YHWH est en effet un Dieu tout-puissant et angoissant, car un jour Il sera le Grand Juge de chacun d’eux.  Pour obtenir son indulgence il est donc nécessaire d’observer scrupuleusement Sa loi, de sacrifier consciencieusement à des nombreux rites… La relation qu’ils vivent avec leur Dieu est contraignante, pas agréable à vivre. Les fruits de leur croyance ont en effet un goût amer…

Les fruits qu’ils apprécient sont ceux que nous apprécions tous : une vie en harmonie avec soi-même et les autres. Ce fruit là appartient à l’arbre que Jésus appelle Père, mais que les juifs ne reconnaissent pas. Parmi les fruits de cet arbre point de lois ou de rites contraignants. L’homme qui a reconnu en lui-même son alliance avec le Père, reçoit spontanément Ses fruits - Son inspiration - comme un don. Pas à pas Il lui révèle la vie en une plénitude toujours croissante. C’est Lui l’arbre, que les juifs renient, mais dont ils aiment le fruit

Ceci précise une fois de plus que la reconnaissance d’une concordance entre la croyance juive et l’enseignement de Jésus ne pourrait être que la conséquence d’un malentendu de sa parole ou, comme ce fut le cas de Paul, d’une méconnaissance de celle-ci.

 

 

44 voir le logion 29

45

a dit jésus

des raisins ne sont pas récoltés sur des buissons épineux

ni sont cueillies des figues sur des chardons

car ils ne donnent pas de fruits

un homme bon produit le bien de son trésor

un homme mauvais produit des choses mauvaises

du trésor pervers qui est dans son cœur

et il dit des choses mauvaises

en effet de l’abondance du cœur il exprime le mal

 

Mt 7.15-20 et 12.33-37 - Lc 6. 43-45

 

 

Notre conscience, l’endroit où prennent naissance nos pensées et nos sentiments, détermine également le choix de nos actions. La cause de nos errements, de nos visions erronées, d’un mauvais état d’esprit, n’a pas son origine dans une influence ou le pouvoir d’un satan ou de quelqu’autre source du mal, mais en nous-mêmes. Les perturbations, dont est victime notre conscience, sont source de disharmonies. Toute action émanant de l’obscurité, d’un état disharmonieux, ne peut qu’augmenter les ténèbres. La lumière ne jaillit pas des ténèbres, mais d’une source de lumière… L’obscurité n’a pas de source. Elle n’est qu’absence, manque de lumière. C’est la raison pour laquelle les ténèbres n’ont pas de pouvoir sur la lumière et qu’il est donc insensé de lutter contre le manque, contre l’absence d’harmonie. Celle ou celui qui illumine dissipe spontanément les ténèbres… !

La représentation du monde comme le théâtre d’une lutte entre les forces du bien et du mal est une vision dualiste certes attrayante et inspirante pour l’imaginaire, mais qui fait partie du monde de l’imaginaire… L’imputation de l’origine du mal à un satan équivaut à la dénégation de notre propre responsabilité. Cette responsabilité est la conséquence naturelle de notre participation, consciente ou inconsciente, dans la royauté du Père.

La source de notre conscience est également la source d’où jaillit la lumière intérieure. Celui ou celle qui renie cette source intérieure et préfère se confondre dans les ténèbres extérieures, est soi-même responsable des troubles qui perturbent son cœur… Les fruits de ses actes sont en conséquence…

 

 

46

a dit jésus

parmi les enfantés de la femme

depuis adam jusqu’à jean le baptiste

il n’y pas plus élevé que jean le baptiste

en sorte que ses yeux ne seront point brisés

mais moi je vous dit

celui parmi vous qui se fera petit connaîtra le royaume

et sera plus élevé que jean

 

Mt 11. 11 - Lc 7. 28

 

 

La référence au petit ne nécessite plus de commentaire. La reconnaissance par Jésus de Jean le Baptiste comme le plus élevé parmi les hommes depuis Adam, est quand même remarquable. Car, par cette reconnaissance, il dépasse en importance tous les personnages bibliques… Qui est cet homme ? Les évangiles nous le font connaître comme un personnage singulier, qui résidait dans le désert et y prêchait une metanoia dans l’attente de la venue du royaume. Il aurait également baptisé Jésus. Son appel – metanoiete - fut malencontreusement traduit par : convertissez-vous. La metanoia est en effet un retournement de mentalité bien plus radical que ne le laisse supposer une conversion ! Il ne s’agit pas de croire plutôt en ceci qu’en cela mais d’une inversion intérieure. Sa vision religieuse est appréciée par Jésus car : ses yeux ne seront pas brisés… Pourtant lui non plus n’a pas encore réalisé sa finalité, ne s’est pas encore fait petit

Une fois de plus Jésus prend ses distances par rapport à ceux qui dans l’histoire religieuse juive l’ont précédé. Dans l’évangile de Jean il les fustige même comme «voleurs et brigands»… (Jn 10. 8)

 

 

47

a dit jésus

il n’est pas possible qu’un homme monte deux chevaux

ou qu’il bande deux arcs

et il n’est pas possible qu’un serviteur serve deux maîtres

car il honorera l’un et outragera l’autre

aucun homme ne boit du vieux vin

sans désirer aussitôt de boire le vin nouveau

et le vin nouveau n’est pas mis dans de vieilles outres

de peur qu’elles ne se fendent

et le vieux vin n’est pas mis dans une outre neuve

pour qu’il ne se gâte pas

et un vieux tissu n’est pas cousu à un vêtement neuf

car une déchirure se produirait

 

Mt 6. 24 et 9. 16-17 - Lc 16. 13 et 5. 36-39 - Mc 2. 21-22

 

 

Dans la première partie de ce logion Jésus précise que le choix, qui s’impose à nous, ne tolère pas de compromis. Notre expérience de vie nous apprend pourtant que, dans nos rapports humains, un compromis est bien souvent le meilleur des choix. Seulement voilà, il ne s’agit pas ici de rapports humains mais d’un choix essentiel et personnel, qui détermine l’orientation que nous voulons donner à notre vie. Quelle voie vais-je suivre…? Pour qui ou quoi ai-je à servir dans cette vie…?

Ceux qui parmi nous ont fait un choix religieux et se proposent d’honorer la volonté de Dieu, méritent tout notre respect. Mais en quoi consiste cet engagement ? Est-ce honorer des commandements ou des prescriptions dictés par une autorité ecclésiastique et donc humaine ? En quoi la volonté d’Allah est-t-elle différente de celle de YHWH ou de celle du Dieu des catholiques, des protestants ou des orthodoxes ? Quel Dieu interdit l’usage de préservatifs, refuse le sacerdoce aux femmes ou, tel que Paul le perçut, ne leur accorde pas les mêmes droits qu’aux hommes ? Tant que des humains décident du contenu de la volonté de Dieu, il nous reste bien des choix…

Projeter une qualité humaine - le vouloir - sur l’Être absolu est un exercice dépourvu de sens…«Cela», que Jésus nous présente par l’entremise de l’image d’un père, qu’il conçoit comme une source d’inspiration à l’intérieur de lui-même, n’est conciliable ni à l’image de YHWH, ni à celle de «Dieu le Père», telle qu’elle nous est présentée par la croyance chrétienne… Le choix, que Jésus nous impose ici, est aussi radical que bouleversant ! Il fait partie du cheminement auquel il nous invite et qui constitue un défi pour la liberté et la responsabilité personnelle de chaque être.

La deuxième partie du logion nous est plus familière. L’amateur de vin se doit toutefois de prendre en considération les conditions précaires dans lesquelles ce liquide fut jadis conservé. C’est la raison pour laquelle le vin nouveau prévalait sur le vieux vin. En outre nous pouvons constater qu’une déviation commune est présente dans les évangiles canoniques. Dans ce logion il est en effet question d’une réparation d’un vêtement neuf, qui ne pourrait se faire à l’aide d’unvieux tissu. Ceci nous semble l’évidence même ! Chez les trois évangélistes synoptiques il s’agit par contre de la réparation d’un vêtement ancien à l’aide d’un tissu neuf, qui ne serait concevable… Que faisait notre arrière grand-mère lorsqu’un vêtement était usé à un endroit précis…?

Plus important toutefois est de sonder l’image afin d’y déceler le message. Que signifient le vieux vin et le vin nouveau, les vieilles outres et les outres neuves, le vêtement neuf et le tissu usagé ? Lenouveau, dont il s’agit dans l’enseignement de Jésus, est la prise de conscience du lien intérieurunissant chaque être, ici et maintenant, à l’Être absolu, sa source de vie. Ce lien est universel, car chaque homme peut le reconnaître. Il surpasse donc le domaine de l’imaginaire religieux… Le choix qui s’impose à nous est radical : ou nous accédons à la vision nouvelle et n’avons que faire de l’ancien, ou nous demeurons dans l’ancien… Servir deux maîtres, le Dieu de l’ancien et le Père du nouveau n’est pas conciliable… !

Et pourtant ce fut le Dieu de l’ancien qui devint celui de la croyance nouvelle, différente de la croyance juive… Nous pouvons essayer de comprendre maintenant comment cette nouvelle croyance a pu prendre racine. La condition essentielle, pour qu’une croyance nouvelle eût pu prétendre à quelque chance de survie, était qu’elle soit fondée sur la croyance des ancêtres et donc sur l’Ancien Testament. Mais, selon les autorités religieuses en place, la prédication de Jésus n’était pas conciliable à la croyance des ancêtres… C’est alors qu’intervient le personnage de Paul…

Paul était un pharisien convaincu et, selon ses propres écrits, le plus ardent parmi les persécuteurs des disciples de Jésus. Il n’est donc pas concevable qu’il n’eut pas eu, pour le moins partiellement, connaissance du contenu pernicieux de l’enseignement de Jésus. Ceci ne l’a toutefois pas empêché, après les évènements insolites sur le chemin de Damas et sa soudaine conversion, de reconnaître en Jésus crucifié et ressuscité le Messie tant attendu par les juifs. Seulement voilà, l’évangile de Jésus était toujours ce qu’il était : inacceptable pour la majorité des juifs, comme pour Paul… Le génie de Paul fit qu’il parvint à substituer son propre évangile à celui de Jésus, devenu superflu... car, comme il le précisa humblement dans son premier épître aux corinthiens : notre pensée est la pensée du Christ... ! (2. 16)

L’évangile que Paul prêcha n’avait rien de commun avec celui de Jésus ! La reconnaissance de Jésus en tant que Christ - christos étant la traduction grecque de mashiah - eut deux conséquences déterminantes. D’une part elle confirma le lien avec l’ancestral et, d’autre part, elle eut pour effet que Paul subit l’anathème de sa propre religion juive. Une croyance nouvelle, fondée sur la conception théologique de Paul et non pas sur l’enseignement de Jésus, était née…

 

 

48

a dit jésus

si deux font la paix entre eux dans cette seule maison

ils diront à la montagne éloigne-toi

et elle s’éloignera

 

Mt 17. 20 - 18. 19 et 21. 21 - Lc 17. 16 - Mc 11. 22-23

 

 

Le message est limpide : deux ont a faire la paix, à s’unifier. Dans cette seule maison peut référer au corps, le support physiologique dans lequel nous sommes invités à accomplir notre tâche. Cette maison pourrait aussi référer à la «demeure» du Père, dans laquelle tous nous sommes invités à résider.

Dans la création tout parait s’exprimer en notions dualistes. Notre jugement s’y fonde si aisément sur des normes de bien et de mal. Ainsi sont les règles dans le monde inférieur. En méconnaissant la loi d’harmonie l’homme s’est séparé de sa source d’inspiration. Il s’est nanti de lois, a présomptueusement prôné son savoir et a ainsi bouleversé une échelle de valeurs absolue. Ce qui à l’origine était un, est devenu deux

Notre tâche, ici et maintenant, est évidente : rétablir l’unité. Quiconque s’est rendu compte de son erreur, peut s’engager dans une voie menant à l’unité originelle, peut parcourir le cheminement du fils prodigue. Ainsi chaque être peut à nouveau prendre conscience de son intégration dans l’autorité du Père, dans Sa loi d’harmonie. Son inspiration agit comme la lumière : elle dissipe les ténèbres, aplanit chaque obstacle, tel que nous le révèle l’image de la montagne.

Ce n’est donc pas une «foi» en qui ou en quoi que ce soit, qui est en mesure d’éloigner des montagnes, mais la réalisation de l’unité originelle. Comme les croyances ont méconnu le sens profond de cette unité, non seulement elles n’ont pas déplacé des montagnes, mais en plus, elles ont causé de profonds abîmes parmi les hommes…

 

 

49

a dit jésus

heureux sont eux les monachos ceux qui sont choisis 

parce que vous découvrirez le royaume

comme vous êtes issus de lui

vous y retournerez 

Le cheminement nécessaire pour réaliser notre finalité, pour participer dans la royauté, est celui dumonachos. La signification de monachos a déjà été précisée dans l’introduction (traduire est trahir…) et au logion 16. Chaque être, désireux d’accéder à une maturité spirituelle, se doit de se libérer mentalement de liens contraignants, d’une assuétude à de valeurs trompeuses, religieuses ou autres, et de s’engager dans la voie libératrice d’une recherche personnelle. Des vérités rassurantes que d’autres nous proposent sont sans valeurs… La richesse véritable est à découvrir individuellement au plus profond de soi. Voilà le défi du nouveau !

La finalité de la graine se réalise dans son retour à l’endroit de son origine. Dans cette unité elle cesse d’être graine pour servir comme semence et devenir germe… Pour l’homme, la réalisation de sa finalité consistera donc dans un retour à l’état de conscience originel : celui d’une unité dans l’Être absolu. Cet état est celui du monachos ou du bodhisattva. Celle ou celui, qui se sera reconnu, sera choisi

 

 

50

a dit jésus

s’ils vous disent vous venez d’où

dites leur nous sommes venus de la lumière

où la lumière s’est produite

par elle-même elle s’est dressée

et elle s’est manifestée dans leur image

s’ils vous disent qui êtes-vous

dites nous (sommes) ses enfants

et nous (sommes) les choisis du père le vivant

s’ils vous demandent

quel est le signe de votre père qui est en vous

dites leur c’est un mouvement et un repos 

Voici une des paroles les plus impressionnantes de cet évangile.  Il s’agit en quelque sorte d’un mini récit de la genèse, tel qu’il nous est proposé dans le prologue de l’évangile de Jean. Le symbolisme du verbe y est repris et précisé par celui de la lumière. L’accès à une juste compréhension du contenu de cette parole nécessitera temps et patience… Que celui (ou celle) qui cherche ne cesse de chercher…

La lumière est un symbole éminemment riche et universellement utilisé. Elle est non seulement la condition première pour toute expérience visuelle, elle détermine également le rythme des jours et des nuits, de l’activité et du repos, des saisons. En plus, en harmonie avec la matière, elle est responsable pour la chaleur comme pour la production de l’oxygène. Sans la lumière la vie sur terre ne pourrait exister… C’est la raison pour laquelle elle représente le symbole par excellence pour l’action ô combien essentielle de l’Esprit.

La qualité la plus évidente de la lumière est celle de permettre la visibilité. Symboliquement voirréfère à la faculté d’accéder à une vision, à une connaissance. Et pourtant, la lumière elle-même n’est pas visible… Des images ne se révèlent à nos yeux que grâce à une union harmonieuse de la lumière et la matière… Ainsi une projection cinématographique nécessite un écran pour révéler l’image que la lumière porte en elle.

Quel est le signe par lequel l’enfant du père le vivant, qui porte en lui la lumière et dont la tâche est d’illuminer, est reconnaissable ? C’est une expression d’harmonie, la loi unique à la base de toute vie. Harmonie signifie équilibre, mesure… Le rythme essentiel propre à la création estmouvement et repos, activité et non-activité, jour et nuit, été et hiver… Au chapitre 4 de la Bhagavad Gita (verset 18) Krishna nous dit : « celui qui voit la non-activité dans l’action et l’action dans la non-activité est un sage, également constant dans l’action ». C’est cette loi de mesure qui régit et soutient la nature toute entière, qui nous révèle l’unité au-delà du dualisme, l’ordre au-delà du chaos… Dans l’accomplissement de l’unité, dans l’état de conscience du monachos,mouvement et repos, activité et non-activité, sont un.

Dans l’évangile de Jean Jésus nous présente le signe de reconnaissance de ses disciples comme : si vous vous aimez les uns les autres. Ici le signe est : c’est un mouvement et un repos.Comment concilier ces deux paroles… ? Comme l’intelligence est l’expression d’une harmonie dans les pensées, l’amour est l’expression d’une harmonie dans les sentiments… Une complicité dans Sa loi d’harmonie est donc la condition première pour toute expression d’amour…

 

 

51

on dit à lui ses disciples

quand viendra le jour du repos de ceux qui sont morts

et quel jour le monde nouveau viendra-t-il

il leur dit

ce que vous guettez cela est venu

mais cela vous ne le reconnaissez pas

52

on dit à lui ses disciples

vingt-quatre prophètes ont parlé en israël

et tous ont parlé par toi

il leur dit

de celui qui est vivant devant vous

vous vous êtes détournés

et vous avez parlé de ceux qui sont morts

 

 

Suite à une question et l’expression d’une vision de ses disciples, Jésus fait à chaque fois une même constatation désolante : à la lumière de son témoignage ne se révèle que la nuit profonde de leur incompréhension… Une fois de plus se confirme la ténacité de leurs attaches à l’ancien et s’étale leur manque de maturité spirituelle. Ils n’ont toujours pas compris que la réalité, représentée par le royaume - le monde nouveau - est intérieure et donc spirituelle, et qu’elle ne correspond pas à l’attente suscitée par les écrits bibliques.

Pour nous également sa réponse est troublante... Il sied en effet de constater que notre prière : «que Votre (Ton) règne arrive …» n’est pas bien réaliste… Hormis le fait qu’un progrès douteux d’une modernité religieuse permet aujourd’hui à l’homme de tutoyer Dieu, force est de constater que nous sommes toujours ignorants quant à la présence de la royauté du Père dans notre vie… Car Son autorité est une présence continue et spirituelle au service de chaque être qui le désire vraiment. À tous et à toutes elle nous est offerte comme un repas de mariage, la fête de l’unité qui est source de vie… Toute demande est dérisoire… À chaque instant nous sommes invités à participer à Son autorité... Cette prise de conscience déclare l’attitude de refus de Jésus par rapport à la prière implorante des juifs, qui est aussi devenue celle des chrétiens.

Pour les disciples, qui demeurent toujours dans l’ancien, le message de Jésus reflète celui de tous les prophètes. Sa réponse est radicale : vous n’êtes toujours pas capables de distinguer celui qui est vivant de ceux qui sont morts

Il est compréhensible que ces deux logia n’aient pas laissé de traces dans les évangiles canoniques. Seul Jean atteste d’une parole parallèle : tous, qui sont venus avant moi, sont des voleurs et des brigands (Jn 10. 8). Un fait remarquable est qu’Augustin avait lui une connaissance du logion 52. Dans : « Contra adversarium legis et prophetarum » XI. 4. 14 nous lisons en effet :« Lorsque les apôtres… demandaient au Seigneur ce qu’il pensait des prophètes des juifs, il répondit : celui qui est vivant devant vous, vous le rejetez et nous parlons des morts ! »

53

ont dit à lui ses disciples

la circoncision est-elle utile ou non

il leur dit

si elle était utile leur père les engendrerait circoncis de leur mère

mais la circoncision véritable en esprit a trouvé toute son utilité

 

 

À nouveau un rite juif est mis en cause. La réponse de Jésus à ses disciples est aussi précise qu’évidente : à une telle pratique ne peut être accordée une dimension religieuse… Ce que le Père a prévu ne pourrait être corrigé par la main de l’homme ! Plus importante toutefois est la transposition du geste rituel vers une réalité spirituelle. Une valeur véritable concerne l’Esprit et non pas le zizi…

Au logion 27 le jeûne fut précisé comme : jeûnez face au monde. Cette recommandation n’invitait pas à un renoncement au monde, mais à un détachement des valeurs superficielles qui régissent le monde inférieur. Le jeûne concerne donc le domaine de l’activité. La circoncision est un rituel dont l’acte consiste en un geste concret de détachement. La transposition de ce geste vers l’Esprit, lui accorde une dimension intérieure et précise qu’il concerne la non-activité.

Activité et non-activité sont intimement liées, car de toute action le repos est la base. Pneuma, l’Esprit, se manifeste à travers notre psychisme, comme une énergie inspirante et harmonisatrice. Plus notre état psychique est en harmonie, plus l’action qui en découle aura des chances d’être juste. La circoncision en esprit concerne un détachement intérieur par lequel notre mental se libère de toute attache au domaine de l’activité, pour se porter vers celui de la non-activité, du repos dans un vide intérieur.

Dans l’évangile de Matthieu (6. 6) Jésus a cette parole remarquable :

 

Mais toi, quand tu pries, entre dans ta chambre et, ayant fermé la porte, prie ton Père qui est dans le secret et ton Père, qui voit dans le secret, te donnera de retour.

 

Précisons que la traduction : prie ton Père dans le secret est une transcription inexacte. À nouveau il s’agit ici d’une parole imagée. La chambre dont nous devons fermer la porte est notre chambre intérieure, l’endroit où réside notre conscience. Si nous voulons diriger notre attention vers le Père, la source inspiratrice intérieure, il est impératif de détacher l’attention de notre mental du domaine où il dirige nos actions : la porte doit être fermée. Ceci représente l’état dans lequel notre conscience, libérée de toute implication dans le monde extérieur, peut retrouver un repos intense etconscient, dans lequel sa réceptivité pour les dons de l’Esprit est optimale. Cet état permet de réaliser la finalité de toute prière : une attention dirigée vers le Père, qui lui-même est dans le secret. Le Père «voit», mais nous ne pouvons le «voir»… Pour notre conscience le Père n’est pas accessible… Le but de la véritable prière est de nous rendre réceptifs à Son inspiration.

Cet état de conscience, empreint d’une intense spiritualité, correspond pourtant à une logique scientifique. La nature nous apprend en effet que tout état de repos, de potentiel énergétique mineur, correspond naturellement à un état d’ordre ou d’harmonie supérieur. À chaque fois que nous induisons un état de repos intense dans les structures qui constituent la base physiologique de notre conscience, nous recevons une impulsion d’harmonie par laquelle notre système nerveux central retrouve une fraction de sa pureté originelle. À partir de structures plus ordonnées la qualité de toute expérience : des pensées, des sentiments et des actions, sera donc plus harmonieuse. Ceci est la voie par laquelle l’Esprit et Sa loi naturelle se manifestent dans l’homme.

Les traditions orientales nous apprennent que la pratique de la méditation est la base même de toute évolution personnelle. Le but d’une méditation est de détacher temporairement l’attention de notre mental du domaine de l’activité et de la diriger vers celui de la non-activité, du repos intérieur. La spécificité d’un état méditatif est que la conscience y reste en éveil, bien que la qualité du repos soit intense. Malgré que cet état spécifique soit naturel, les attaches contraignantes de notre mental à une activité extérieure sont devenues telles qu’une aide est nécessaire pour induire un état de repos méditatif dans notre conscience.

Différentes techniques peuvent être utilisées pour atteindre un tel repos. La plus communément pratiquée est l’utilisation d’un mantra. Un mantra est un son possédant une valeur vibratoire spécifique, qui se manifeste dans notre cerveau par la pensée répétitive d’un mot sans contenu mental. Le manque de contenu engendre une absence d’activité mentale. Ainsi l’attention de notre mental est en quelque sorte captée et détournée vers le domaine de la non-activité, de l’absence de pensées.

En Occident nous connaissons également la pratique de telles techniques. Les chants grégoriens, la récitation de litanies avec sa succession de  «priez pour nous», la pratique du rosaire, sont autant de moyens capables d’induire un repos méditatif, à la condition de ne pas porter une attention au contenu des mots. Dans l’absence de pensées, qui caractérise l’état de silence méditatif, il n’y a plus de «moi». Chaque individu redevient «être», uni à l’Être, car réceptif pour Son inspiration. La goutte de pluie a rejoint l’océan, sa mère naturelle… Cette qualité de repos est le composant devenu nécessaire pour rétablir l’équilibre originel dans le rythme essentielde mouvement et de repos. (voir le logion 50) La condition pour y parvenir est une circoncision en esprit…

 

54

a dit jésus

heureux les pauvres

parce que le royaume des cieux est vôtre

 

Mt 5. 3 - Lc 6. 20

 

 

Être pauvre ne signifie pas nécessairement demeurer dans un état d’indigence… Ceux qui sont capables de pourvoir en leurs besoins vitaux, sans pour autant prétendre à quelque superflu dérisoire, ne peuvent s’attacher à des valeurs qui s’avèrent être superficielles et trompeuses. Spontanément la vie leur apprend à apprécier ces valeurs là, qui ne sont pas tributaires d’une précarité temporelle. Combien de fois n’avons-nous pas pu constater que la solidarité parmi les plus dépourvus est bien plus sincère que parmi les riches. La joie du partage avec d’autres, qui, en plus, leur sont souvent totalement étrangers, est la richesse qu’ils récoltent. Cette leçon nous est surtout proposée par des hommes et des femmes que nous considérons comme plus primitifs que nous… Et pourtant nous ne souhaitons à personne le privilège de ne pas être riche…

Dans l’expression de l’harmonie tout est une question de mesure ! Que la richesse n’est pas une garantie de bonheur est une évidence. Être pauvre peut signifier : ne pas posséder de superflu. À ce que nous ne possédons pas nous ne pouvons nous attacher… Celui ou celle qui est détaché du superflu peut plus librement porter son attention vers ces valeurs là, qui ne sont pas tributaires du temporel. Comment distinguer être et avoir… ?

 

 

55

a dit jésus

celui qui ne récuse pas son père et sa mère

ne pourra se faire mon disciple

et s’il ne récuse pas ses frères et ses sœurs

et ne porte sa croix comme moi

il ne sera pas digne de moi

101

celui qui ne récuse pas son père et sa mère comme moi

ne pourra se faire mon disciple

et celui qui n’aime pas son père et sa mère comme moi

ne pourra se faire mon disciple

car ma mère m’a enfanté

mais ma mère véritable m’a donné la vie

 

Mt 10. 37-38 - Lc 14. 26-27

 

 

La raison pour laquelle nous avons associé ces deux paroles est évidente. Chacune nous confronte en outre à un même problème de traduction. Traduire est un exercice délicat ! Vingt siècles nous séparent en effet du contenu d’une parole qui en plus émane d’une culture foncièrement différente de la notre. Le verbe que nous avons traduit par récuser fut, dans la tradition évangélique, souvent traduite par haïr. Cette traduction du verbe grec misein n’est pas inexacte. Se pose pourtant la question : pourquoi a-t-on opté pour la signification la plus extrême du verbe grec ? Il nous semble que le contenu que nous accordons aujourd’hui au verbe haïr, n’est pas conciliable avec la teneur générale du message de Jésus. Il est probable qu’une traduction par prendre ses distancespourrait bien être la plus appropriée aujourd’hui. En effet, au logion 101 la valeur d’aimer est également à l’honneur.

Atteindre une condition d’adulte signifie pour l’enfant : prendre ses distances par rapport au cocon familial sécurisant, pour s’engager dans une voie de responsabilités et de choix personnels. Cet engagement n’engendre nullement une haine envers ses parents ! Il est clair pourtant que Jésus opte pour un engagement radical : s’ouvrir au nouveau nécessite une rupture avec l’ancien. Accéder à un stade adulte religieux suppose en effet un renoncement à des valeurs imposées par d’autres afin de s’engager dans la voie d’une recherche personnelle et sincère. Ce cheminement là ne peut se faire que dans la solitude d’une liberté personnelle.

La gnose de Jésus est une connaissance servante et donc libératrice. Son disciple est un être libéré, qui porte en lui le germe de la vie nouvelle. La liberté mentale, nécessaire à toute évolution spirituelle, peut être entravée par des liens émotionnels. La douleur inhérente à un détachement, symbolisée ici par le port d’une croix, fait partie d’un processus évolutif menant à une vie conscience religieuse différente. Mais la liberté nouvelle, le fruit d’une circoncision en esprit, ne pourrait en aucun cas porter un préjudice à la pratique de l’amour !

Fait remarquable au logion 101 est que l’image de la mère se substitue à celle du père. Vu le statut religieux de la femme juive, cette substitution ne pouvait être que culturellement dérangeante et ne facilitait certes pas l’accès à la parole imagée de Jésus. (voir le logion 114) Par cette image il différencie la vie biologique, que nous recevons de notre mère, de la vie véritable, que nous recevons de notre mère véritable. La naissance biologique est une merveille dont l’enfant n’est ni conscient, ni responsable. La naissance spirituelle par contre nécessite un engagement conscient et responsable.

La référence à la croix ne pourrait être une allusion à Golgotha, puisque Jésus parle ici au présent. À lui aussi incombe la tâche d’assumer les conséquences de son choix. Jadis celles-ci pouvaient toutefois mener à une humiliation à une croix réelle…

 

 

56

a dit jésus

celui qui a connu le monde a découvert un cadavre

et celui qui a découvert un cadavre

le monde n’est pas digne de lui

80

a dit jésus

celui qui a connu le monde a découvert le corps

mais celui qui a découvert le corps

le monde n’est pas digne de lui 

Deux logia qui se distinguent à peine. Il est probable que nous sommes ici en présence de deux variantes d’une même parole. Il importe toutefois d’en évaluer la différence. Car différence il y a entre un cadavre et un corps et non seulement biologiquement ! Le premier est inutile, le second par contre a une valeur certaine car il est le moyen par lequel l’Esprit s’exprime en nous. (voir le logion 29) Tout corps qui en soi-même a reconnu l’Esprit est devenu vivant. Sinon il n’est que cadavre.

Les valeurs humaines qui régissent le monde sont relatives et donc précaires. Elles déterminent pourtant la «conscience de soi», l’importance accordée à notre moi, le rôle qui nous incombe dans la société . Mais dans celle-ci prévaut avant toute chose la loi du lion, celle du plus fort, du plus influent, car à lui ou elle appartient le pouvoir. De ce pouvoir je suis devenu dépendant, car sournoisement il a restreint ma liberté. Cette prise de conscience implique une invitation à une recherche de valeurs véritables dans une direction différente. Des cadavres peuvent redevenir des corps, retrouver la vie en reconnaissant l’Esprit. Celui ou celle, qui en soi-même a reconnu l’Esprit, a surpassé les valeurs du monde : le monde n’est pas digne de lui (ou d’elle)…

 

 

57

a dit jésus

le royaume du père est semblable à un homme

qui possédait une semence excellente

son ennemi vint la nuit et répandit de l’ivraie parmi la semence excellente

l’homme ne laissa pas arracher l’ivraie

de peur dit-il que vous alliez en disant nous arracherons l’ivraie

et que vous arrachiez le blé avec elle

en effet le jour de la moisson les ivraies apparaîtront

elles seront arrachées et brûlées

 

Mt 13. 24-30

 

 

Matthieu est le seul évangéliste à rapporter cette parole, dans une formulation nettement amplifiée il est vrai. En plus il fait suivre son discours d’une interprétation qui de toute évidence, et comme ce fut le cas pour l’ajout au parabole du semeur, ne pourrait être attribuée à Jésus. Son interprétation peut en outre officier comme exemple pour l’ivraie semée parmi la bonne semence… Ceci est devenu hélas le sort réservé à bien des commentaires évangéliques !

Toutes et tous nous avons été un jour un enfant de sept jours, exempts encore de toute souillure, demeurant dans la pureté de l’union avec notre source de vie. Ce que nous recevions alors correspondait à Sa loi d’harmonie. De cette loi l’homme s’est séparé… Du fruit de l’arbre de la connaissance - l’autorité du Créateur - Adam s’est accaparé. Son savoir est devenu loi. Mais celui qui agit en fonction d’un prétendu et donc prétentieux savoir ne peut causer que perturbations. De celles-ci chaque enfant est devenu la victime. Ce qui au commencement était vierge et pur sera bien vite souillé par les conséquences de l’orgueil humain.

Une prise de conscience de cette évolution fatidique requiert, à l’exemple du vieil homme au logion 4, expérience et réflexion. La patience est une belle vertu ! Il n’est pas évident de distinguer rapidement l’ivraie des fruits de la bonne semence… La faculté de distinguer est tributaire de l’intelligence et donc d’une expérience de la vie. Une perception exacte de valeurs ne peut s’opérer qu’à la condition que notre conscience soit suffisamment épurée, purifiée, de sorte qu’elle puisse redevenir comme de celle de l’enfant de sept jours…

La loi de karma relie toute action à ses conséquences. Ce que nous semons nous le récoltons ! Au chapitre 4 de l’évangile de Jean Jésus nous propose cette image remarquable : semeur et moissonneur sont un… Le jour de la moisson, qui fut perçu par Matthieu comme le jour du jugement dernier, accompagné d’horreurs ô combien menaçantes, est indissolublement rattaché au jour où semence et bonne terre ont retrouvé leur unité… La où est le commencement là sera la fin… Comme dans le jeu de l’oie, veuillez si nécessaire retourner à la case 18…

 

 

58

a dit jésus

heureux l’homme qui a connu l’épreuve

il a découvert la vie

 

 

L’épuration nécessaire, dont il était question au commentaire précédent, ne peut s’opérer sans épreuves ni peines ! Cette réalité fut déjà précisée par Jésus dans l’image d’une croix à porter. Ce logion ci nous confronte à l’un des aspects les plus délicats de cette vie : l’expérience dune épreuve. Toute épreuve engendre une souffrance. Le sens de celle-ci peut être reconnue et donc acceptée, elle peut aussi nous rester cachée… Une épreuve est souvent nécessaire pour nous contraindre à une juste réflexion, afin de nous permettre une prise de conscience de nos propres errements. Une telle expérience est essentielle dans le cheminement que nous devons accomplir. Des fois le sens d’une épreuve, qui un jour nous plongea dans la détresse la plus profonde, ne se révèle que des années plus tard… La souffrance fait en quelque sorte office de garde-fou personnel, comme la loi de karma est le régulateur d’une harmonie universelle.

Une connaissance de la création relative nous apprend qu’à la base de toute évolution se trouve une loi d’harmonie. Cette loi associe particules élémentaires, atomes, molécules et cellules dans une création continue. Parce qu’à l’homme et à lui seul est déléguée une liberté d’action, lui seul peut interférer dans cette loi et être la cause de perturbations. Mais la loi est absolue et toute perturbation engendre une réaction qui préserve l’harmonie. En cela réside le sens de la loi dekarma.

Karma signifie action. Lorsque nous agissons à l’encontre de la loi d’harmonie, nous provoquons une interférence dans un équilibre, qui cherche à se rétablir soi-même. Inexorablement, bon gré mal gré, l’addition nous sera donc présentée… Si nous sommes capables de percevoir la relation de cause à effet, nous pouvons, non sans quelque peine il est vrai, en accepter les conséquences. En absence de toute compréhension nous sommes confrontés à une injustice intolérable…

Une des caractéristiques du monde créé est une interdépendance permanente, qui concerne tous les éléments de la vie. Chaque perturbation individuelle aura donc des conséquences collectives, comme la collectivité entière pourra bénéficier d’une action positive individuelle. Dans les conséquences de la loi de karma toutes et tous, coupables ou innocents, nous sommes également concernés, car unis dans une solidarité universelle. 

Depuis que l’homme est apparu sur terre il a été la cause de tant de perturbations qu’il nous est impossible aujourd’hui d’évaluer à sa juste valeur l’ensemble des conséquences de la loi de karma. Ce manque de perception ne nous permet toutefois pas d’affirmer qu’un évènement, dont le sens nous échappe, soit dépourvu de sens… Attribuer la cause des épreuves que nous subissons à une volonté divine, à un hypothétique pouvoir satanique ou à la fatalité, implique une méconnaissance de notre propre responsabilité… ! Parce que, consciemment ou inconsciemment, tous et toutes nous sommes intégrés dans la royauté du Père, dans Sa loi d’harmonie et donc dans le développement de la vie sur terre, nous sommes tous et toutes responsables de l’évolution de cette création.

Personne n’est exempt de fautes. Dans les conséquences de celles-ci nous sommes tous solidaires, nonobstant notre ignorance, notre perception de justice ou d’injustice… La prise de conscience de cette réalité et la réflexion qu’elle peut susciter en nous peuvent être déterminantes dans l’évolution de notre propre vie. Jamais pourtant la souffrance ne pourrait être acceptée comme une maîtresse, à qui fatalement nous devons nous soumettre, ni ne pourrait-elle être reconnue comme un moyen qui, à l’image de la souffrance du Christ, peut nous ouvrir les portes du ciel !

Dans le Christ furent associés amour et souffrance. Cette association présente pourtant une contradiction évidente. Car l’amour est une expression d’harmonie, la souffrance par contre la conséquence d’une disharmonie 

59

a dit jésus

scrutez celui qui est vivant tant que vous êtes vivants

afin que vous ne mouriez

et cherchant à le voir vous ne pourriez voir

 

 

À plus d’une reprise Jésus nous engage à ne pas abandonner notre vigilance. Ce qui est acquis peut, par inadvertance, être perdu… Toujours nous restons des êtres fragiles, marqués par nos faiblesses.  Même si nous sommes devenus conscients de notre tâche, du cheminement qui doit être le nôtre, cette conscience peut à tout instant être envahie par l’ivraie toujours présente et nous détourner de la juste voie. Scruter celui qui est vivant signifie : diriger notre regard vers la source de la lumière intérieure, celle qui nous permet de voir. Car la réceptivité à cette lumière détermine la distinction entre vie et mort.

 

 

60

ils virent un samaritain qui portait un agneau et entrait en judée

il dit à ses disciples

que va-t-il faire de l’agneau

ils lui dirent

le tuer et le manger

il leur dit

tant que l’agneau est vivant il ne le mangera pas

mais bien s’il le tue et qu’il devienne cadavre

ils dirent

autrement il ne pourra pas faire

il leur dit

vous cherchez pour vous-mêmes un lieu dans un repos

pour que vous ne deveniez cadavres et ne soyez mangés

 

 

La recommandation du logion précédant se répète ici de façon plus explicite encore. Malgré que nous ayons pu accéder à une vision nouvelle, que nous ayons relativisé la valeur de notre moi dans une reconnaissance mentale de la source absolue de toutes nos facultés et que nous soyons parvenu à un état de conscience plus serein, le pouvoir de l’ancien n’est pas prêt à désarmer… La résistance de l’ancien moi, investi de tant de respectabilité, n’est pas à sous-estimer ! C’est lui qui peut nous faire régresser à l’état de cadavre et nous donner à nouveau en pâture au lion…

Au logion 59 la recommandation de Jésus était : scrutez celui qui est vivant tant que vous êtes vivants. Ici elle est : cherchez pour vous-même un lieu dans un repos. Quelle concordance y a-t-il entre ces deux recommandations ? La direction vers laquelle nous devons scruter le vivant estintérieure, vers le silence du vide à l’intérieur de nous, là où se situe aussi le lieu du repos. Ceci nous rappelle le logion 53 et sa circoncision en esprit.

En outre s’impose ici une réflexion étonnante. Le mot hébreu désignant un agneau est talya. Mais ce mot signifie également serviteur. Une confusion semble donc inévitable… Jésus est le serviteur, pas l’agneau ! Car un serviteur sert tant qu’il est vivant, un agneau ne sert que s’il est devenucadavre

 

 

61

a dit jésus

deux reposeront là sur un lit

l’un mourra l’autre vivra

a dit salomé

qui es-tu homme

étant issu de un tu es monté sur mon lit

et tu as mangé à ma table

jésus lui dit

je suis celui qui est issu de celui qui est égal (*) 

il m’a été donné ce qui est à mon père

-         je suis ta disciple

à cause de cela je dis ceci

quand il sera désert il sera rempli de lumière

mais quand il sera partagé il sera rempli de ténèbres

 

Lc 17. 34-35 - Mt 24. 40-41 - Jn 14. 10 et 16. 15

 

 

Ce logion nous présente une rencontre insolite entre Jésus et une femme, appelée Salomé. Une rencontre entre deux personnes, comme celle avec la samaritaine dans l’évangile de Jean, suscite toujours la question : comment cette conversion a-t-elle été transmise…? En plus ce logion témoigne d’une certaine intimité. Une situation peu commune donc pour une conversation religieuse, sujet strictement réservé alors à la gente masculine. Une telle discrimination n’a toutefois pas de raison d’être dans la gnose de Jésus.

Dans ses paroles nous reconnaissons les thèmes principaux de son enseignement :

-         le choix entre vie et mort

-         l’unité avec le Père

-         la nécessité de redevenir vide ou désert

La conception religieuse dont témoigne Jésus est radicale : ou nous devenons vivants, ou nous restons morts. Il n’y a pas de demi-mesure… Ou nous rejetons le vin qui nous a enivrés et sommes à nouveau devenus vides, déserts, et donc réceptifs à la lumière intérieure, ou nous demeurons dans le partage de la séparation et donc dans les ténèbres…

La ligne 8, indiquée par (*) peut être l’occasion d’une réflexion approfondie ! Quelle est la nature du lien unissant le fils de l’homme au Père…? Moi et le Père sommes un dit Jésus dans Jn 10. 30. Unité signifie-t-elle identité…? La graine et la bonne terre sont un, l’époux et l’épouse sont un… mais pas pareilles… Jésus se présente ici comme : issu de celui qui est égal. Le fruit de la graine est graine… La goutte de pluie, qui est issue de l’océan, ne pourrait considérer l’océan comme son égal… Quoique… tous deux sont H2O !

Bien que, comme le Bouddha, Jésus était sans doute un être hors du commun il était aussi, comme en témoignent les évangiles, un être de chair et de sang. Pour lui non plus il n’était pas toujours facile d’exprimer sa connaissance dans un langage accessible à tous. Des fois ses paroles ressemblent davantage aux koans du bouddhisme zen…

 

 

62

a dit jésus

je dis mes mystères à ceux qui sont dignes de mes mystères

ce que ta droite fera

que ta gauche ne sache pas ce qu’elle fait

 

Mt 5. 3-4  Notez également la prétentieuse manipulation chez Mt 13. 10-13, Mc 4. 10-12 et Lc 8. 9-10

 

 

Une parole mystérieuse en effet, qui laissa des traces dans les évangiles canoniques. Toute action conçue dans l’harmonie de l’unité est une action juste. Elle est à la fois servante, libératrice et dépourvue de toute expectation quant aux fruits qu’elle pourrait nous apporter. Qui donne avec sa droite tout en désirant recevoir avec sa gauche n’agit pas selon Sa loi…

«Sois concerné par l’action elle-même, non par ses fruits» nous dit Krishna dans la Bhagavad Gita. «Tant que nos propres désirs déterminent le choix de nos actions, nous demeurons dans un cycle qui ne produit que souffrance» ainsi parle le Bouddha. Au chapitre 4 de l’évangile de Jean Jésus nous dit : semeur et moissonneur sont un dans la joie...

Les conséquences de l’action sont inhérentes à l’action elle-même : ce que nous semons nous le moissonnons… Semeur et moissonneur sont en effet un. Il n’y a de comptes a rendre, ni de droite à gauche, ni à un Juge Suprême ! Cause et effet sont unis dans l’action elle-même. En cela réside l’essence même de la loi de karma.

La tâche du semeur est de semer… La conséquence de son geste n’est toutefois plus de son ressort. La tâche du serviteur est de servir. Ni ce qu’il donne, ni les conséquences de son service ne lui appartiennent. Même la bonté, que nous pouvons exprimer et que fièrement nous accordons à nous-mêmes, ne nous appartient pas ! Nous ne pouvons qu’être reconnaissants de recevoir la faculté d’exprimer une bonté… Celui ou celle, qui s’octroie quelque mérite que ce soit, s’attache, se rend dépendant. Dépendance est manque de liberté… Dans Sa loi il n’y a point de place pour unedépendance, seulement pour une harmonie librement consentie !

 

 

63

a dit jésus

il était un homme riche qui possédait une grande fortune

il dit j’utiliserai ma fortune pour semer récolter planter

afin que je remplisse mes greniers de fruits

en sorte que je ne sois privé de rien

et cette nuit là il mourut

celui qui a des oreilles qu’il entende

 

Lc 12. 16-20

 

Si besoin est, veuillez consulter le logion  42 ou 54

 

64

a dit jésus

un homme avait des invités

et lorsqu’il eut préparé le repas il envoya son serviteur

afin qu’il convie les invités

il alla au premier et lui dit mon maître te convie

il dit j’ai de l’argent pour des marchands

ils viennent ce soir et je leur donnerai des ordres

je m’excuse pour le repas

il alla vers un autre et lui dit mon maître te convie

il dit j’ai acheté une maison et il me faut un jour

je ne serai pas disponible

il vint chez un autre et lui dit mon maître te convie

il lui dit mon ami va se marier et je ferai le repas

je ne pourrai pas venir excuse moi pour le repas

il alla vers un autre et lui dit mon maître te convie

il lui dit j’ai acheté une ferme et irai recevoir le revenu

je ne pourrai pas venir je m’excuse

le serviteur vint et dit à son maître

ceux que tu as conviés au repas se sont excusés

le maître dit à son serviteur

va au bord des chemins

ceux que tu rencontreras amène les pour prendre le repas

les acheteurs et les marchands ne rentreront pas

dans les lieux de mon père

 

Mt 22. 1-10 - Lc 14. 15-24

 

 

Que représente le repas auquel ces personnes sont invitées, mais qu’elles n’apprécient pas à sa juste valeur ? Est-ce une récompense céleste qui nous attend au terme de nos épreuves terrestres ?  La dernière ligne du logion précise en effet qu’il s’agit bien du Père qui invite. Et qui sont les conviés, acheteurs et marchands, qui se sont excusés ? Ne s’agit-il pas de nous, qui aimons tant notre profit…? Et ceux qui, finalement, sont conviés à la fête parce qu’ils ont déjàengagé leur cheminement…? Ce festin pourrait-il faire partie de la réalité de cette vie terrestre…?

La représentation biblique du paradis terrestre est peut être considérée comme un conte idyllique plus symbolique que réel… Que cette vie puisse être vécue comme un festin nous semble tout aussi peu réaliste ! Notre expérience quotidienne de la vie s’oppose foncièrement à une telle vision. Pourtant ce n’est pas la première fois que cet évangile nous confronte à une réalité peu crédible. Dans l’ivresse qui est la nôtre, la pauvreté des ténèbres dans lesquelles toujours nous demeurons, dans un savoir prétentieux concernant Dieu et ses commandements, notre faculté de discernement est visiblement ébranlée. L’orgueil, qui nous pousse à nous considérer comme les détenteurs d’une connaissance véridique, voir infaillible, ne nous permet pas d’imaginer une réalité différente, qui serait la conséquence d’une vie vécue selon Sa loi d’harmonie…  À l’invitation de cette loi, à laquelle répondent spontanément toutes les plantes, tous les animaux, toutes les cellules de notre propre corps aussi, à cette invitation notre moi reste sourd…

Ce que vous guettez cela est venu, mais vous ne le reconnaissez pas était dit au logion 51. Comme le nirvana pour le Bouddha, la participation à la royauté du Père fait, selon Jésus, partie de la réalité de cette vie. Chez Luc (17. 21) aussi nous lisons : car le royaume de Dieu est au-dedans de vous… Une vie vécue dans une unité spirituelle avec l’Être absolu, qui est à la fois source et loi, symbolisé par Jésus dans l’image d’un père, serait-elle donc le repas auquel tous et toutes nous sommes conviés ici et maintenant.

Si la réalité d’un festin, comme celle du paradis terrestre, eût à l’origine fait partie du scénario de la création, quelle pourrait bien être la cause de la tournure désastreuse qu’ont pris les évènements ? Ce scénario pourrait-il encore être corrigé ? La réponse à cette question nous confronte à la responsabilité de chaque être humain sur cette terre. Car à lui seul est déléguée une liberté d’action. Le prix de cette liberté s’appelle toutefois responsabilité, tant individuelle que collective. Au logion 58 nous avons tenté d’évaluer la loi de karma : dans l’action même réside sa conséquence. Toute action juste s’intègre dans la loi d’harmonie, toute action fautive perturbe l’harmonie. Une action, émanant d’une conscience qui méconnaît les valeurs véritables, aura toujours des conséquences néfastes !

Depuis que l’homme, l’Adam, a commis sa faute d’orgueil, qu’il a méconnu l’autorité du Père, il a renié Sa loi d’harmonie. Toujours nous sommes l’Adam, car toujours ce sont nos désirs égocentriques qui déterminent le choix de nos actions. Ce qui est sacro-saint dans notre vie est moi, mon et ma… Voici ma famillema maison, mon travail, mon droit, mon peuple, ma culture,ma foi… Il y a urgence à dé-mon-ter un certain orgueil, à dé--ter un bateau ivre… Non pas que nous ayons à répudier toutes nos valeurs, mais une bonne dose de relativisation pourrait bien convenir…

Un arbre est constitué de milliards de cellules, qui toutes sont à l’écoute de Sa loi. Imaginez un instant que ces cellules se comporteraient comme des êtres humains… Il n’y aurait plus d’arbre mais un amas de poussière, car toute cohérence harmonieuse aurait disparu ! Ce qui détermine notre comportement n’est pas une responsabilité collective, mais un intérêt personnel. Cet état d’esprit est, depuis la chute d’Adam, à l’origine d’une spirale de négativité dont les conséquences sont devenues maintenant incommensurables. Car inexorablement la loi fustige toute perturbation. Comme Jésus au logion 28, nous ne pouvons que faire un constat désolant et reconnaître notre propre responsabilité.

Ce qui sur cette petite planète tous et toutes nous unit est tellement plus important que ce qui nous sépare. Porter notre attention vers ces valeurs, qui nous unissent dans une même source de vie et sa loi, nécessite toutefois un abandon de préoccupations égocentriques, qui nous rendent sourds à l’invitation la plus essentielle. Celle ou celui qui a pris conscience de cette réalité et s’est engagé dans la voie d’un juste cheminement, est convié à la fête chez le Père.

Quelle que soit l’image de cette réalité terrestre, qui puisse être la nôtre, jamais elle ne pourrait constituer une excuse pour méconnaître notre responsabilité ici et maintenant. Car tous ensemble nous déterminons aujourd’hui une qualité de vie pour tous ceux qui nous succèdent sur cette planète.

 

 

65

il a dit

un homme fortuné avait un vignoble

il le donna à des cultivateurs pour qu’ils le travaillent

afin d’en recevoir le fruit de leurs mains

il envoya son serviteur pour que les cultivateurs lui donnent

le fruit du vignoble

ils s’emparèrent du serviteur et le frappèrent

un peu plus ils l’eussent tué

le serviteur alla et le dit à son maître

son maître se dit peut-être ne les a-t-il pas reconnus (*) 

il envoya un autre serviteur

les cultivateurs le frappèrent lui aussi

alors le maître envoya son fils se disant

peut-être respecteront-ils mon fils

puisque les cultivateurs le reconnaissaient comme l’héritier du vignoble

ils le saisirent et le tuèrent

celui qui a des oreilles qu’il entende

 

Mt 21. 33-41 - Mc 12. 1-9 - Lc 20. 9-16

 

 

(*) Cette ligne fut traduite littéralement. Une erreur de transcription est probable. Plus logique serait en effet : peut-être ne l’ont-ils pas reconnu.

Cette vie biologique nous la recevons non pas comme un présent mais comme un prêt. Un présent nous appartient, un prêt doit être rendu ! Si nous voulons jouir pleinement du prêt qui nous est confié, il nous incombe de respecter des règles élémentaires. Avant toute chose nous devons être et rester conscients que toutes les facultés, qui nous sont déléguées et que nous considérons comme nôtres, ne nous appartiennent pas. De ce prêt les fruits non plus ne nous reviennent pas… En réclamer la possession est péché d’orgueil : accorder à soi ce qui ne lui appartient pas… Ceci concerne non seulement les fruits que nous récoltons mais également les droits, le savoir, le pouvoir et même la bonté dont nous nous sommes parés.

Quand les conditions de vie nous sont favorables et nous permettent une certaine aisance matérielle, nous avons le privilège de découvrir et de jouir de bien des choses agréables, comme d’un bon vin…  Ceci n’a rien de réprimandable, à la condition toutefois de rester conscient de la source donatrice et de sa loi d’harmonie. Car une jouissance ne peut se faire ni au détriment d’autrui, ni au détriment de la nature. Le but du prêt, qui nous est confié, est qu’il soit utilisé à bon escient. En tant que bons serviteurs il nous incombe de cultiver le vignoble et d’en récolter les fruits.

La tâche du serviteur est de servir et donc de remettre au seigneur du vignoble les fruits qu’il a récoltés. Ceci est le sens véritable de l’offrande : l’homme élève le fruit de son service vers le Père donateur. Par cette reconnaissance il s’élève lui-même à sa véritable nature : celle de fils ou fille du père le vivant. Alors seulement il jouira pleinement du vin qu’il aura produit dans l’unité avec le seigneur du vignoble. Car point de festin sans vin !

Entendue dans une perspective chrétienne cette parole est apparemment prophétique… Qui d’autre que le Christ crucifié pourrait-il bien être symbolisé par le fils unique assassiné…?! Cette image ne peut pourtant nous détourner de l’essence même du message de Jésus, qui est que tous et toutes nous sommes enfants du Père. Le sens de l’unique héritier appartient à l’image, qui tente de nous démontrer que l’homme est prêt à tout pour s’accorder à lui-même richesse et pouvoir, qui ne lui reviennent pas ! L’image du propriétaire du vignoble symbolise une réalité absolue. Ce qui dans l’image a un sens, ne l’a pas forcément dans la réalité symbolisée ! Dans l’absolu il ne pourrait être question d’héritage …

66

a dit jésus

renseignez-moi sur la pierre

celle qu’ont dédaignée les bâtisseurs

c’est elle la pierre d’angle

 

Mt 21. 42-43 - Mc 12. 10-11 - Lc 20. 17-18

 

La pierre d’angle était jadis considérée par les bâtisseurs comme une pièce maîtresse qui déterminait la solidité d’un édifice. Symboliquement cette pierre  réfère donc à une valeur essentielle dans la gnose de Jésus. La condition première pour accéder à une juste vision religieuse est une recherche personnelle. Celle-ci suppose la volonté de se remettre en question, de relativiser des valeurs reçues, afin de s’engager dans une voie spirituelle libératrice. Cette pierre d’angle fut toutefois méconnue par les autorités religieuses, car elles ont caché les clefs de la gnose. (voir le logion 39) À sa place elles ont prôné leurs propres vérités quant à Dieu et ses commandements. Un savoir prétentieux, car inaccessible à l’homme, remplaça l’expérience de la gnose. Autorité devint pouvoir… En plus, l’engagement dans une voie de recherche personnelle est un cheminement bien plus exigeant que l’acceptation de prescriptions religieuses !

Comme la musique naît du silence et l’eau de la source jaillit du vide, chaque connaissance émane de la conscience individuelle. L’état de pureté de la conscience détermine la qualité de toute connaissance. Pour nous, êtres humains, cette pureté ne se retrouve que chez l’enfant de sept jours, cet enfant que prétentieusement certains croient devoir purifier par un baptême… La conscience représente donc l’ultime pierre d’angle dont dépend la valeur de toute évolution personnelle. Peu nombreux sont ceux ou celles qui l’ont reconnue. Dans cette reconnaissance pourtant Krishna, Bouddha et Jésus sont unis.

Les traditions religieuses orientales ont toujours une attention particulière pour un cheminement personnel, dans lequel un rôle prépondérant est réservé à la méditation. En occident, par contre, nous sommes devenus les héritiers d’un savoir judéo-chrétien. Six cents ans après Jésus est venu Mohammed. Tant le judaïsme que le christianisme et l‘islam se fondent sur la conviction que certaines personnes ont reçu une révélation émanant directement du divin. L’orgueil de se considérer comme élu par Dieu engendra celui d’avoir accès à une connaissance de ce qui ne peut être connu par l’homme. Voilà ce qui constitue la pierre d’angle des croyances, qui se singularisent par leurs vérités dogmatiques.

 

 

67

a dit jésus

celui qui connaît le tout

s’il est privé de lui-même

il est privé du domaine entier

 

 

Une juste connaissance de soi serait donc la condition essentielle à tout savoir dans quelquedomaine que ce soit. Cette connaissance est celle du connaisseur, de la nature profonde du «soi», qui a perçu et transcendé les illusions engendrées par l’importance accordée au «moi».

Au milieu des richesses naturelles, le domaine dans lequel il peut réaliser la finalité de son être, l’homme s’est érigé comme un dominateur. Sur tout il peut régner. Dans cette ivresse il a négligé la source de ses possibilités et sa loi inspiratrice qui exprime l’harmonie. Dans les ténèbres de son ignorance il s’est égaré. Un prétendu savoir est devenu la pierre d’angle de son pouvoir illusoire…Parvenir à une juste connaissance de soi sous-entend une prise de conscience qu’à l’intérieur de nous-mêmes tous et toutes nous sommes unis à l’Être absolu. Cette prise de conscience engendre la reconnaissance de notre responsabilité dans notre participation à Son autorité.

De la reconnaissance d’un lien qui nous unit à l’Être découle également la reconnaissance d’un «soi» ayant un point d’attache avec l’absolu. Ce «soi» est le «moi» qui s’est libéré de ses spécificités psychiques et somatiques. Par ce «soi» chaque être est relié de manière égale à sa source absolue. À travers le «soi» individuel l’Esprit donne forme et contenu à des structures physiologiques par lesquelles s’expriment à la fois le corps, le psychisme et l’ego.

Chaque arbre se distingue de chaque autre, mais est de manière égale relié à la terre : par ses racines. À travers ses racines il reçoit le suc vital de la terre. À la superficie de ses radicelles les plus fines, là où s’opère la transformation de la nappe phréatique en un suc individuel, lui permettant une expression individuelle et unique, là se situe le mystère du «soi» individuel…

Afin de réaliser sa finalité et de servir en produisant de nombreux fruits, chaque graine doit cesser d’être graine, doit obligatoirement passer par un processus de «démantèlement». Ainsi chaque être, qui désire réaliser sa finalité, doit nécessairement se libérer mentalement de toute attache au «moi» personnel. Cette libération passe, selon l’enseignement de Jésus, par l’expérience du repos dans le vide au plus profond de soi. Ce détachement mental - la circoncision en esprit - nous révèle les richesses que chaque «soi» individuel peut recevoir et exprimer en une créativité personnelle.

Dans cette connaissance de soi, dans la prise de conscience qu’au plus profond de nous-mêmes tous et toutes nous sommes unis à l’Être absolu, notre terroir universel car spirituel, le vide dont le tout est pénétré, réside la dignité et la responsabilité de chaque vie individuelle. Dans cet état de conscience ne peut plus exister la tentation d’accorder au «moi» les fruits que nous produisons…

La nécessité de relativiser notre moi personnel, d’en intégrer l’importance dans le contexte d’une harmonie universelle, n’engendre pourtant nullement la négation de l’ego individuel ! Toujours, à l’intérieur de l’homme, son ego restera le principe centralisant de la conscience individuelle. Pour lui son ego représente donc une grande richesse. Mais dans la loi d’harmonie chaque individualité sert l’unité. Dans cette serviabilité il ne peut exister de dépendance. Aucune entité n’est plus importante qu’une autre. Aucun rapport de force ne pourrait s’y manifester… De cette loi l’homme s’est toutefois séparé. Il a méconnu la tâche servante de son ego pour en faire un ego dominateur. Dans cet orgueil il s’est enivré. Ce qui est toujours une grande richesse, son ego, est devenu son plus grand ennemi…

 

 

68

a dit jésus

vous êtes des heureux

lorsqu’on vous récuse et qu’on vous persécute

et qu’il ne sera trouvé de traces en vous là où vous étiez persécutés 

Mt 5. 11 - Lc 6. 22

 

 

La traduction de la dernière ligne pose quelque problème. La transcription mot à mot en est : et ne sera pas découvert de lieu dans l’endroit où vous aurez été persécutés en vous.

Lorsque le «moi» s’est libéré, s’est détaché de l’importance accordée à ses qualités somatiques et psychiques et a pris conscience du «soi» véritable, il est devenu invulnérable face à l’agression des autres. Douleur et souffrance font partie du monde inférieur et ne peuvent sévir que tant que persiste une dépendance par rapport aux lois inférieures. C’est la raison pour laquelle des rishis orientaux nous disent que chaque être porte en soi la cause de sa propre souffrance… Une libération totale engendrerait donc une indépendance par rapport à la loi de karma et, par conséquent, du mal causé par autrui. Dans cet état une gifle sur la joue droite ou sur celle de gauche ne nous causerait plus aucune peine…

Cette dernière réflexion, présente également dans les évangiles canoniques, ressemble davantage à un joli conte de fée qu’à la réalité du vécu au quotidien… L’expérience du cheminement nous apprend pourtant que notre vulnérabilité, bien qu’elle soit toujours présente, peut ostensiblement décroître. Plus nous devenons réceptifs à la lumière intérieure, moins nous nous laissons perturber par des ombrages… Cette expérience peut nourrir le rêve d’un futur bien plus bel encore…

L’enseignement de Jésus est l’expression de son expérience personnelle, qui constitue la base de sa gnose. Ici il nous apprend que lorsque nous demeurons dans l’harmonie de l’unité, nous ne pouvons plus être touchés par l’agressivité de qui que ce soit. Ceci concerne donc au premier chef sa propre personne. Comment expliquer dès lors que Jésus lui-même aurait connu la souffrance…? Qu’ont observé des hommes et quelle était la réalité à l’intérieur de lui-même…? En quoi, par ailleurs, pourrait consister la valeur d’une glorification de la souffrance qui, en fait, est la conséquence d’un état de disharmonie et non d’unité…? Est-ce bien raisonnable d’accorder à la souffrance d’un homme un effet rédempteur pour toute une humanité, passée et à venir…? Cette représentation des faits ne signifie-t-elle pas pour nous tous une solution de facilité…? La glorification de la croix, dans le sillage de la théologie paulinienne, n’eut-elle pas en plus pour conséquence de méconnaître la valeur libératrice de l’enseignement de Jésus…?

69

a dit jésus

heureux sont ceux qui ont été persécutés dans leur cœur

ils ont connu le père en vérité

heureux sont ceux qui sont affamés

car sera rassasié le ventre de qui veut

 

Mt 5. 6 - Lc 6. 21

 

 

Cette parole s’associe à la parole précédente, au logion 58 aussi. Toute expérience de souffrance ou de peine est un moyen par lequel nous pouvons évaluer notre vulnérabilité et nos limitations. Car jamais nous ne serons à même de découvrir le sens de ce qui peut nous survenir. Puisque notre intelligence ne peut avoir accès au domaine de l’absolu, les conséquences de la loi de karma sont un défi constant pour notre perception de justice. Dans ces restrictions demeure notre vulnérabilité…

Toute épreuve peut engendrer une sagesse. Plus nous sommes attachés aux valeurs inférieures - et nos proches aussi font partie du monde inférieur - plus nous sommes confrontés à notre fragilité intérieure. Cette expérience est hélas nécessaire pour évaluer quelles valeurs nous rendent forts et quelles sont celles qui nous fragilisent, afin de déterminer pour nous-mêmes une juste échelle de valeurs existentielles. Parce qu’existe la lumière, existent les ombres… Celui ou celle qui a soif de lumière, qui est affamé d’harmonie, peut en découvrir la source à l’intérieur de soi-même et évaluer la force qu’elle peut lui donner.

Au chapitre 4 de l’évangile de Jean l’image de l’eau est reprise par celle du pain. Le sens de l’image reste toutefois inchangé. Quiconque découvre la source véritable en soi-même ne sera non seulement plus jamais assoiffé ou affamé, mais sera source lui-même. Ceux qui dans le désert ont mangé la manne du ciel sont morts… Mais celui qui mange le pain que donne mon Père vivra…(Jn 6. 30 et suite) La condition toutefois pour apprécier ce pain est d’être affamé

 

 

70

a dit jésus

quand vous aurez engendré cela en vous

ce qui est vôtre vous sauvera

si vous n’avez pas cela en vous

ce qui n’est pas vôtre vous tuera 

La vie est un processus évolutif, caractérisé par une croissance spontanée et dirigé par une loi absolue. La tâche du semeur est de semer… Ce qu’engendre l’unité de la graine et de la bonne terre n’est plus de sa compétence. La vie se manifeste spontanément ! Il y va de même pour le nouveau, qui peut s’épanouir dans notre conscience. Mais pour engendrer cela en nous il est nécessaire de labourer le terroir de notre conscience, afin qu’il devienne de la bonne terre. En cela consiste le nécessaire processus de purification intérieure. Alors seulement la vie pourra se manifester spontanément et engendrer cela en nous, par une intégration du supérieur dans l’inférieur.

Ce qui est le fruit du supérieur a une valeur absolue. Il ne s’agit plus d’un prêt mais d’un présent… ! Ceux qui ont récolté ce fruit ont découvert la vie. Celle ou celui qui n’a pas cela en soi est mortellement malade…

 

 

71

a dit jésus

je renverserai cette maison

et personne ne pourra la reconstruire

 

 

Une fois de plus se pose la question du contexte dans lequel cette parole fut dite. Que signifie cette maison ? En plus, jamais la tâche du fils de l’homme ne pourrait s’exprimer par une destruction, un combat «contre», un renversement… Une interprétation plausible ne peut, à notre humble avis, se dévoiler que par une référence au logion 66 et sa pierre d’angle. Lorsque la pierre d’angle est méconnue par les bâtisseurs, l’édifice ne peut être solide et représente donc un danger. En lerenversant cela peut être démontré… Combien de croyances ne se sont-elles pas fondées sur des pierres d’angle plus que douteuses…?

Il faut toutefois admettre que chaque maison peut être reconstruite… S’agirait-il dès lors d’une maison symbolique ? Certains ont fait de Jésus le dernier descendant de la Maison de David et donc l’ultime Messie possible… Les lignées familiales que mentionnent Matthieu et Luc dans leur évangile sont pourtant divergentes… La communauté pharisienne, dont Paul fit longtemps partie, ne reconnaissait pas cette descendance. Raison pour laquelle Paul chercha et trouva une motivation différente pour le statut messianique du « Christ » Jésus.

L’enseignement religieux que Jésus présente dans cet évangile ne peut être conçu dans la tradition biblique. Il ne s’y profile ni comme un Messie, ni comme un « Fils de Dieu » biblique. Sa conception transcende celle de la Bible hébraïque. Les prophètes de la Bible sont morts… Ceux qui l’ont précédé seraient-ils des voleurs et des brigands… ? (Jn 10, 8)  Aurait-il, par cette parole, voulu mettre une fin définitive à une construction humaine bien plus imaginaire que portée par une véritable expérience spirituelle… ?

 

 

72

un homme dit à jésus

parle à mes frères

afin qu’ils partagent les biens de mon père avec moi

il lui dit

homme qui a fait de moi un partageur

il se tourna vers ses disciples et leur dit

suis-je un partageur 

Lc 12. 13-15

 

 

La tâche de Jésus est élevée au dessus des lois conçues par l’homme, afin de maintenir un ordre équitable dans ce bas monde. Une loi peut être bonne ou mauvaise. Cela ne le concerne pas. Lorsqu’une femme fut sur le point d’être lapidée, il ne s’est opposé ni à un jugement, ni à une loi. «Que celui qui est sans fautes jette la première pierre…» Il confronte l’homme à soi-même, à sa responsabilité.

D’autre part Jésus ne pourrait pas non plus être considéré comme un médiateur entre Dieu et les hommes. Le but de sa parole est de témoigner d’une lumière intérieure. La lumière n’intercède, ni ne départage, elle illumine… Quiconque se rend réceptif à sa parole et en recherche le sens véritable, peut bénéficier de l’illumination de son enseignement et reconnaître son «soi» véritable. Cette voie de rédemption chaque être doit l’assumer personnellement, sans médiateur. Voilà le défi que nous propose Jésus. Au besoin retournez au logion 38.

 

 

73

a dit jésus

la moisson est abondante mais les ouvriers sont rares

priez donc le maître qu’il envoie des ouvriers à la moisson 

Mt 9. 37-38 - Lc 10. 2

 

 

En sa plénitude la vie est à notre disposition, car la moisson est abondante. Les rares ouvriers, qui ont atteint le lieu de la moisson, nous rappellent ceux qui, au logion 64, ont eu accès au repas parce qu’ils avaient déjà entamé leur cheminement… Parcourir le chemin suppose un engagement conscient, une volonté de se remettre en question, une prise de conscience de la nécessité d’une purification intérieure, afin de devenir réceptif à l’invitation du Père. Là où est le commencement, où demeure l’enfant de sept jours, où se réalise l’unité de la semence et de la bonne terre, là aussi est le lieu de la moisson. Celle ou celui, qui connaît l’endroit de l’unité, en connaît aussi la voie et participera à la moisson. Je suis la voie, la vérité et la vie… (Jn 14. 6) Comme ce fut le cas pour le repas, l’invitation appartient au Père. La réponse incombe toutefois à notre responsabilité…

L’image d’une moisson abondante est elle aussi peu conciliable avec notre vécu réel de cette vie… L’attente d’une moisson dans un au-delà serait-elle plus réaliste…?

 

 

74

il a dit

maître nombreux sont ceux autour du puit

mais personne dans le puit

75

a dit jésus

nombreux sont ceux qui se tiennent près de la porte

mais ce sont les monachos 

qui entreront dans l’endroit du mariage 

Au logion 74 Jésus utilise l’image d’un point d’eau, d’un puit, qui dans des régions arides représente une source de vie. Au logion 75 il nous propose l’endroit du mariage, le lieu où est fêtée l’union de l’homme et de la femme, de l’unité qui est source de vie nouvelle. Le symbolisme que peut représenter une source fut évoqué antérieurement (voir le logion 29). L’image du mariage rappelle celle de l’unité de la semence et de la bonne terre. Tant pour le puit que pour le mariage, l’invitation est d’entrer à l’intérieur.

Au départ de toute vie biologique humaine se trouve l’union d’un spermatozoïde et d’un ovule : l’unité du masculin et du féminin. La transposition de l’image biologique vers une réalité spirituelle est une démarche qui, dans les évangiles canoniques, est restée muette… Culturellement il était alors en effet plus que délicat d’accorder à la femme une valeur égale à celle de l’homme (voir le logion 114 !). Dans l’élévation de Jésus en tant que fils de Dieu, le psychisme paulinien ne pouvait concevoir l’image d’un Christ de chair et de sang, qui en plus serait «souillé» par quelqu’acte sexuel… Dans les évangiles Jésus  figure donc comme un époux sans épouse…! En s’accordant à elle-même le statut d’épouse du Christ, l’Église illustra son incompétence à assumer une ingérence dans l’inconcevable.

Se tenir autour du puit ou près de la porte du mariage n’est pas une démarche appropriée. Que peut faire la différence entre une présence à l’extérieur et celle à l’intérieur ? Au logion 75 la réponse est limpide : le monachos. Ceux ou celles qui flânent autour du puit, qui poussés par quelque curiosité, se tiennent près de la porte de l’endroit du mariage, préfèrent pourtant la terre ferme qui porte leurs pas ou une douce insouciance à l’abri des murs sécurisants de leur foi… Une simple curiosité ne suffit pas pour s’engager vraiment dans une voie de recherche spirituelle !

Le monachos s’est libéré dans son esprit, a relativisé la valeur du «moi» toujours tributaire de normes relatives et précaires et a reconnu sa véritable tâche dans le lien qui l’unit à l’Être absolu. Cette démarche lui a révélé sa finalité de serviteur dans l’autorité du Père. Par une prise de conscience d’un lien intérieur et donc vertical - à l’image du puit - il s’est débarrassé d’attaches horizontales. Détaché, libéré, le monachos est devenu un dans la source et participe à la fête du mariage.

Le monachos n’est pourtant reconnaissable à aucun signe extérieur. C’est son état de conscience qui détermine sa qualité. La tâche du monachos est ni de fuir la disharmonie, ni de la combattre, mais de faire rayonner la lumière intérieure. Toute démarche spirituelle suppose un cheminement intérieur. Ce cheminement est essentiel pour parvenir à un équilibre mental naturel et ainsi à une juste évolution personnelle. Cette voie fut pourtant méconnue par les autorités religieuses. Le parcours religieux fut délimité par des commandements et des interdits, assortis de la menace d’une éternelle torture infernale... C’est la voie que choisit l’Église pour nous faire connaître l’enseignement de Jésus… à moins que ce ne soit la doctrine de Paul…

La déferlante pseudo spirituelle appelée « new age », qui a envahi le monde occidental durant la seconde moitié du vingtième siècle, a eu le mérite de nous révéler une aspiration nouvelle à un vécu spirituel inspiré par l’exemple oriental. Bien que ce phénomène témoigna trop souvent d’un mimétisme superficiel, il refléta néanmoins un réel besoin d’une spiritualité nouvelle, auquel une Église arthrosée n’a pu répondre. Cet évangile n’a pourtant pas sa place dans une vitrine «new age» ! Il s’avère que la metanoia, à laquelle Jésus invitait ses disciples voici deux mille ans, était alors trop radicale pour être entendue. Son invitation est aujourd’hui plus que jamais actuelle. Reste à voir en quelle mesure vingt siècles d’histoire aient pu inspirer la conscience humaine… L’homme est-il prêt aujourd’hui à une véritable et nécessaire introspection ? Son éveil serait-il tel qu’il puisse vivre sa liberté, sa responsabilité, son intelligence et son amour dans une communion spirituelle avec la source de toutes ses facultés… ?

 

 

76

a dit jésus

le royaume du père est comparable à un marchand

qui possédait un ballot et découvrit une perle

le marchand était un homme sage

il vendit le ballot et acheta pour lui cette perle

vous aussi cherchez le trésor qui ne périt pas

qui demeure dans l’endroit où la mite ne peut le manger

ni le ver ne peut le détruire

 

Mt 13. 45-46 et 6. 19-20 - Lc 12. 33

 

 

Le choix que fait le marchand est comparable à celui du pêcheur avisé au logion 8. Ici le marchand opte pour la valeur inaltérable d’une perle plutôt que pour des biens périssables. Une fois de plus est mis en exergue l’importance de l’intelligence, de la faculté de discernement qui nous est confiée. C’est un aspect important qui distingue cet évangile des évangiles canoniques, où l’amour du prochain et le don de soi sont bien davantage à l’honneur. L’intelligence au service d’une réflexion religieuse libre et personnelle - comme, entre autres, Teilhard de Chardin nous en donna l’exemple - ne fut hélas jamais appréciée par les autorités ecclésiastiques…

Comme nous est déléguée la faculté d’aimer, au même titre nous est déléguée la faculté de réfléchir… Dans l’autorité du Père notre tâche consiste à faire un usage optimal de toutes les facultés mises à notre disposition. En outre, toute expression de bonté n’a de valeur que si l’action se fonde sur une connaissance appropriée !

 

 

77

a dit jésus

je suis la lumière qui est sur eux tous

je suis le tout

le tout est venu de moi (*)

et le tout est venu à moi

fendez le bois là je suis

soulevez la pierre là vous me trouverez 

Jn 8. 12

 

 

(*) Nous soupçonnons ici une inversion des lignes 4 et 5. L’expérience de la lumière intérieure, du vide dont le tout est pénétré, est en effet antérieure à l’expression qui peut en être faite.

L’expérience d’un état de conscience d’unité, dont témoignent mystiques et yogi, ne peut s’exprimer par des paroles… La parole appartient au monde relatif et s’exprime donc en termes dualistes. La lumière et sa source sont un… Celui ou celle qui en soi-même reconnaît cette lumière est un avec la lumière et donc uni à sa source, qui est aussi le vide… Le vide est «cela» qui pénètre le tout, qui permet l’expression de chaque vibration, de chaque particule élémentaire, de chaque atome. Dans l’inférieur «cela» s’exprime en énergie et matière, en images et couleurs. Au plus profond de l’être du monachos «cela» se manifeste comme une lumière embrasante : je suis être, parce que le vide me pénètre de sa lumière et m’élève dans sa source… Ceci n’est pas l’expression d’une exaltation de soi mais la reconnaissance d’une intégration dans l’Être absolu.

Ceux qui voient dans l’inférieur distinguent des couleurs… Celle ou celui qui connaît la lumière, connaît toutes les couleurs ! Qui reconnaît la source dans le vide, voit le tout en soi et soi-même dans le tout. La suspicion de panthéisme, dont ce logion fait l’objet, appartient à ceux qui voient avec deux yeux et ne distinguent que des couleurs. Pour la lumière dans les couleurs leurs yeux sont encore trop faibles, leur conscience trop aveugle…

 

 

78

a dit jésus

pourquoi êtes-vous sortis vers la campagne

pour voir un roseau agité par le vent

et pour voir un homme paré de vêtements délicats

sont vos rois et vos supérieurs

ceux-ci portent des vêtements délicats

et ils ne pourront pas connaître la vérité

 

Mt 11. 7-10 - Lc 7. 24-27

 

 

D’où vient le roseau et d’où le vent qui l’agite ? Ils témoignent d’une vie pure, spontanée et naturelle. La connaissance de la nature et de ses lois est une opportunité pour relativiser tout prétentieux pouvoir humain. Chaque expression naturelle répond en effet à une loi absolue d’harmonie. Dans la reconnaissance d’un lien permanent, unissant toute expression relative à sa source absolue, réside le principe fondamental de la conscience religieuse universelle.

Notre attention se porte hélas bien plus aisément vers un spectacle artificiel présenté par de hauts dignitaires parés de vêtements délicats. Ce n’est pourtant pas auprès de ces gens là, détenteurs de savoir et de pouvoir, que nous découvrirons la sagesse véritable… L’enseignement que nous propose la nature est bien plus précieux qu’un cortège de professeurs ou de cardinaux…

 

 

79

une femme dans la foule lui dit

heureux le ventre qui t’a porté et les seins qui t’ont nourri

il lui dit

heureux sont ceux qui ont entendu la parole du père

et qui l’ont gardée en vérité

car il y aura des jours où vous direz

heureux le ventre qui n’a pas conçu

et les seins qui n’ont pas allaité

 

Lc 11. 27-28 et 23. 29

 

 

Ainsi que Paul en rendit un témoignage explicite, l’espoir d’un avènement divin libérateur était solidement ancré dans l’esprit des juifs. L’histoire du peuple élu par YHWH est marquée par de nombreuses dominations étrangères. Un jour viendrait pourtant où l’autorité divine serait rétablie. Mais avant que cela puisse se faire la venue d’un Messie était nécessaire. Ceux, qui jadis furent reconnus comme tel, n’ont pu mener leur tâche à bien. Peut-être cette femme a-t-elle reconnu en Jésus un prophète illuminé ou même le Messie tant attendu… Hélas, il ne peut que la désabuser. Ils ne se trouvent pas sur la même longueur d’onde…

L’avènement libérateur qu’espèrent les juifs n’est qu’un rêve. Comme n’est qu’illusion l’alliance qu’ils croient avoir avec leur Dieu. Il n’est pas évident de remettre en question des convictions aussi profondément enracinées dans les esprits et qui détiennent en plus une réponse à des angoisses existentielles. Ce constat est valable tant pour l’homme moderne, que pour les contemporains de Jésus. La réalité représentée par l’image d’un royaume est bien réelle, mais elle ne correspond pas à l’attente juive. L’avènement du royaume n’est pas le happening, tel qu’il fut conçu dans la Bible hébraïque et reconnu par Paul, mais une réalité intérieure, qui ne peut se révéler qu’au terme d’un cheminement intérieur. Cette réalité nouvelle ne peut se dévoiler que par une réceptivité à la parole du père. Une telle écoute n’est hélas pas présente. Jésus ne peut que constater la confusion et tenter de préserver ses auditeurs d’une attente illusoire et d’alléluias présomptueux…

Car toujours la loi de karma accomplira sa tâche et fustigera les erreurs humaines, faisant des victimes parmi des coupables et des innocents. Ceci peut paraître contraire à tout sentiment de justice, contraire aussi à l’image d’une l’infinie bonté divine… Pour des images l’homme seul est responsable. La loi est ce qu’elle est : imperturbable et impitoyable…

 

 

80 voir le logion 56

81

a dit jésus

celui qui s’est fait important qu’il se fasse roi

et celui qui exerce un pouvoir qu’il renonce

110

a dit jésus

celui qui a trouvé le monde et s’est fait important

qu’il renonce au monde

 

 

Autorité et pouvoir sont deux notions distinctes, qui dans notre société et probablement depuis que l’homme est apparu sur terre, sont trop aisément confondues. Une autorité est le fruit naturel d’une connaissance. C’est elle qui dans la représentation biblique fut symbolisée par le fruit de l’arbre de la connaissance, celui dont Adam s’est accaparé. Une autorité repose sur une juste connaissancemise au service et donc libératrice pour autrui. Quiconque ne met pas sa connaissance au service d’autrui, mais se sert soi-même afin de se faire important, exerce un pouvoir. Tout exercice de pouvoir restreint la liberté d’autrui.

Cette confusion fut fatale à ceux qui se sont considérés comme les héritiers des disciples de Jésus. Depuis qu’au quatrième siècle l’empereur romain Constantin adhéra à la croyance chrétienne, l’autorité religieuse et le pouvoir politique, Dieu et César, se sont épousés. Jamais une telle alliance contre nature n’eût pu être conçue… surtout pas au nom de Jésus, le serviteur, qui jamais ne s’est rallié aux puissants mais a toujours pris parti pour les plus faibles… En Jésus est en effet personnifié le témoignage que jamais une connaissance religieuse ne pourrait engendrer quelqu’exercice de pouvoir que ce soit…

Chaque croyance se fonde sur une prétendue connaissance du divin, concrétisée dans des commandements et des interdits. Ceux-ci sont présentés comme étant d’origine divine et donc irrévocables. Cette connaissance n’a pas été mise au service de l’homme. Pour lui elle n’était pas libératrice mais contraignante : autorité est devenue pouvoir… Renoncer à toute implication dans un exercice de pouvoir est le message évident qui nous est présenté dans ces deux logia. Car quiconque participe à un pouvoir subit la loi du lion. L’histoire de l’Église de Rome illustre bien toutes les conséquences que peuvent engendrer aussi bien une confusion entre autorité et pouvoir que le désir de s’octroyer un pouvoir…

Du logion 81 est à déduire que le titre de roi n’est pas à confondre avec un exercice de pouvoir ! L’autorité royale engendre elle aussi une responsabilité au service des autres. La confusion entre autorité et pouvoir trouve son origine dans la conscience individuelle et appartient donc à la responsabilité de chaque être. Lorsque, victime de perturbations, la conscience se trouble, le moi se fait orgueilleux et s’accorde un pouvoir, il s’engage dans une voie fatale illustrée par l’histoire du péché originel. Adam - l’homme - s’est accaparé du fruit de l’arbre de la connaissance afin de s’octroyer un pouvoir directeur dans la création. Il a confondu être et avoir, donner et prendre… Le geste d’Adam n’était pas donnant mais prenant… Inexorablement ce geste fut sanctionné par la loi de karma.

Toujours son orgueil est nôtre… Toujours, et nonobstant la croix, une lucidité rédemptrice nous fait défaut… La prise de conscience des conséquences dévastatrices de l’orgueil humain, qui a abusé tant d’un savoir douteux que d’un pouvoir illicite, est déterminante dans le choix de notre réponse à l’invitation de Jésus dans cet évangile.

 

 

82

a dit jésus

celui qui est près de moi est près de la flamme

et celui qui est éloigné de moi est éloigné du royaume

 

Origines - homilia in Jeremiam 20.3 : j’ai lu quelque part que le Sauveur a dit - je me demande si on a mis ces mots dans la bouche du Sauveur ou si on l’a cité de mémoire ou bien encore si ce qu’on dit est vrai - en tout cas voici ce que le Sauveur dit en ce passage : celui qui est près de moi est près du feu, celui qui est loin de moi est loin du royaume.

 

 

Hormis le soleil et la lune, une flamme représentait alors l’unique source de lumière. La source de la lumière véritable Jésus l’a reconnue à l’intérieur de lui-même. Qui est près de lui est donc près de la source. Il est évident que cette proximité n’est pas physique mais spirituelle ! L’expérience d’un lien spirituel n’est tributaire ni du temps ni de l’espace. Celle ou celui qui s’est élevé au niveau de la conscience de Jésus, transcende temps et espace et est unifié à lui dans son intégration à la royauté du Père.

 

 

83

a dit jésus

des images apparaissent à l’homme

et la lumière qui est en elles est cachée

dans l’image de la lumière du père elle se dévoilera

et son image sera cachée par sa lumière

 

 

Cette parole nous invite à une réflexion peu commune ! Le symbolisme de la lumière était déjà présent au logion 50. La lumière est source de visibilité, bien qu’elle-même soit invisible… En effet, la nuit nous voyons la lune au milieu des ténèbres. Nous savons pourtant que la lune n’est pas une étoile, qu’elle n’est pas une source de lumière. Elle réfléchit la lumière du soleil, qui est donc bien présente là où nous ne voyons que ténèbres… De même une projection cinématographique ne peut se passer d’un écran, dont la matière rend visible les images portées par la lumière. Dans une union harmonieuse avec la matière la lumière est servante, afin de nous révéler les images qu’elle porte en elle.

La lumière du Père est d’une nature différente. Elle est la lumière intérieure, qui inspire à une connaissance ou une vision nouvelle, à un engagement plus conforme à notre finalité. Reçue par l’écran de notre conscience elle est appelée pneuma, Esprit, «le souffle» du Père. Par elle, et uniquement par elle, la réalité proposée par l’entremise de l’image d’un père peut se révéler en nous. L’expérience de la présence d’une réalité intérieure absolue ne peut toutefois être confondue avec l’impossible connaissance de cette réalité…

Imaginez un instant un bel après-midi d’été, inondé de lumière. Dans l’image de la lumière nous est révélée sa source : le soleil. Mais le soleil lui-même nous est caché… par sa lumière ! Ainsi toujours l’image du Père nous sera cachée par sa lumière… Aucun être ne peut se prévaloir d’une connaissance du Père, il ne peut être qu’ébloui… Théologien, où est ton deuil…?

 

 

84

a dit jésus

les jours où vous voyez votre ressemblance vous êtes réjouis

mais lorsque vous verrez vos images

qui étaient avant vous au début

qui ne meurent ni se manifestent

combien supporterez-vous

 

 

Par les images, que nous percevons de nous-mêmes, par l’entremise du miroir que d’autres nous présentent, nous reconnaissons notre moi. Ces images peuvent nous flatter ou nous décevoir… Elles sont pourtant déterminantes pour l’image que nous concevons de nous-mêmes. Quelle que puisse être l’importance de «l’image de soi», toujours cette image sera fondée sur des valeurs relatives et donc éphémères car changeantes. Si nous voulons voir notre image véritable, qui se cache derrière l’image du moi, il est nécessaire de transcender les valeurs relatives. Car le «soi véritable», dont le moi n’est que l’expression visible et temporelle, réside dans la lumière intérieure qui est invisible et intemporelle. C’est la raison pour laquelle le «soi véritable» est invulnérable… (voir le logion 67) Dans ce «soi» chaque être est de manière égale unifié à l’Être absolu.

 

 

85

a dit jésus

adam est issu d’une grande puissance et d’une grande richesse

et il n’a pas été digne de vous

car s’il eût été digne il n’aurait pas goûté la mort

 

 

L’histoire du péché originel  fait partie de la culture juive. Reste pourtant la question de savoir comment ce récit biblique fut perçu…? Le geste d’Adam doit-il être considéré comme un péché unique d’un homme, pour lequel Dieu a puni l’humanité entière, ou s’agit-il d’un conte symbolique fustigeant l’état d’esprit orgueilleux de l’être humain qui, reniant l’autorité du Créateur, s’est accordé à lui-même un pouvoir illicite ?

La loi d’harmonie, qui préside à toute expression de la vie dans son infinie diversité, appartient au supérieur. De cette loi aucun homme ne peut s’octroyer l’autorité. Toute usurpation est geste d’orgueil. Poussé par son savoir prétentieux l’homme s’est séparé d’une autorité absolue - une grande puissance et une grande richesse - dont la loi d’harmonie est l’expression.

Toujours nous sommes l’Adam, car orgueilleusement nous nous accordons toujours un savoir et un pouvoir illicite. Depuis Abraham et jusqu’à aujourd’hui des hommes s’imaginent être les interprètes d’une «volonté divine». Ils ont abusé d’une prétendue connaissance du divin afin d’imposer un pouvoir à d’autres. Il est illusoire de croire que la croix a libéré l’humanité de ce «péché originel» ! Une prise de conscience de notre orgueil, qui toujours nous isole de la source unique dont est issu Adam, est la condition première à une reconnaissance de notre finalité et à un engagement dans la voie libératrice d’une véritable connaissance de soi.

L’expression : il n’a pas été digne de vous peut susciter la présomption que Jésus considère ses disciples comme des exemples quasiment parfaits. Cet évangile nous enseigne pourtant bien souvent le contraire… Il est probable qu’il fait ici allusion à l’image dont il est question au logion précédent : le potentiel absolu présent dans chaque être.

 

 

86

a dit jésus

les renards ont leur tanière et les oiseaux ont leur nid

mais le fils de l’homme n’a pas d’endroit

incliner sa tête et se reposer

 

Mt 8. 19-20 - Lc 9. 17-18

 

 

La nature est la matrice biologique d’où sont issus l’animal et l’homme. Elle est aussi la terre nourricière qui nous permet un développement libre et harmonieux. Elle est en plus une mère pleine de sagesse, tantôt généreuse tantôt péniblement sévère, qui nous enseigne les valeurs de l’harmonie. Car la loi, qui préside à son expression, est aussi celle qui dirige toutes les cellules de notre corps. Seulement, l’expression de cette loi engendre à l’intérieur de l’homme un tel raffinement dans son cerveau, qu’il se considère supérieur à la nature. En une certaine mesure il est en effet capable de subordonner la nature, de domestiquer des animaux. Mais ici aussi l’orgueil de l’Adam a sévi !

L’homme ne peut impunément manipuler la nature, la maltraiter pour en tirer un profit. Car elle n’est qu’un prêt, dont rien ne lui appartient, ni tanière, ni nid, ni quelqu’endroit que ce soit. Ici également la loi de karma est de rigueur et pour chaque abus nous est présentée l’addition… Trop souvent hélas nous préférons ignorer les nombreux avertissements que la nature nous adresse. La nécessité de vivre en harmonie avec la nature est pourtant un souci tellement plus réaliste que les nombreuses démarches scientifiques qui ont pour but de sonder les lois de la nature. Seulement voilà, aussi longtemps que notre harmonie intérieure sera défectueuse, une harmonie avec notre environnement naturel restera problématique !

 

 

87

a dit jésus

misérable est le corps qui dépend d’un corps

et misérable est le moi intérieur (psychè) qui dépend de ces deux

 

 

Au logion précédent nous étions confrontés à la relation qui nous unit à notre environnement naturel. Ce logion ci nous confronte à notre dépendance par rapport au corporel. Comme la nature est un prêt mis à notre disposition, afin de nous permettre un développement harmonieux, notre corps est lui aussi un prêt qui nous est confié individuellement. Il est l’outil par lequel notre moi peut se manifester par une expression personnelle. Comme la nature, notre corps sert lui aussi, afin de nous révéler la loi d’harmonie, par laquelle s’exprime l’Être absolu.

Mais, depuis que l’homme a substitué son propre savoir à la loi d’harmonie, la société humaine porte la marque non plus d’une harmonie mais d’une dépendance. Des liens horizontaux et donc superficiels sont devenus tellement plus importants que cet unique lien intérieur, qui constitue la racine véritable de toute vie relative. Dépendance signifie manque de liberté et engendre esclavage, rapport de forces et confrontations. En se séparant de sa source, en reniant sa loi, le moi serviteur a cédé sa place au moi dominateur. L’équilibre à l’intérieur de l’homme en a subi les conséquences. L’unité du corporel et du psychique est devenue disharmonieuse, l’intelligence s’est troublée. Un savoir imaginaire a remplacé une juste connaissance. Ainsi le «moi» est devenu dépendant du corps comme le corps est devenu dépendant du «moi». Des corps sont devenus dépendants d’autres corps et de cette dépendance des «moi» sont devenus les victimes. L’inspiration, qui à l’origine guidait un équilibre harmonieux, ne pouvait plus se manifester…

Toute dépendance corporelle engendre des désirs égocentriques. Tant que ces désirs-là déterminent le choix de nos actions, nous demeurons dans une vulnérabilité qui rend délicate toute tentative de relation harmonieuse. Nos attentes ne sont plus réalistes, parce que nos désirs ne répondent plus aux normes d’harmonie. Aussi bien un savoir que l’amour n’ont de valeur que lorsqu’ils sont donnés. La faculté de donner harmonieusement est mise à notre disposition par une source inspiratrice. La condition essentielle pour vivre en harmonie toute relation humaine consiste donc à fixer solidement nos racines dans cette source absolue. «Les hommes manquent de racines, ça les gène beaucoup» (Le petit Prince XVIII)

Dans la loi d’harmonie règnent unité et serviabilité. Ces qualités concernent aussi bien le psychisme que le corps. Si nous voulons évoluer vers un idéal d’harmonie, nous devons toutefois renoncer à toute forme de dépendance. Ceci ne signifie pas que nous devons, selon la parole de Paul, renoncer à toute implication dans un monde «de chair et de sang» ! Comme la lumière ne peut exprimer une visibilité que dans une union harmonieuse avec la matière, «la chair» demeurera toujours le substrat par lequel s’exprime l’Esprit. L’harmonie physique appelée sexualité, dans laquelle amoureusement s’unissent deux corps, appartient elle aussi à l’expression de Sa loi…  En cette loi point de place toutefois pour une dépendance, seulement pour une union harmonieuse...

 

 

88

a dit jésus

des anges viennent vers vous et des prophètes

et ce qui est à vous ils vous le donneront

et vous-mêmes donnez leur ce qui est dans votre main

dites-vous quel jour viendront-ils

et recevront-ils ce qui est leur 

Voici sans doute le logion le plus cryptique de cet évangile. Sincèrement, le sens de cette projection futuriste nous échappe… Le rôle dévolu aux anges et aux prophètes nous semble pour le moins suspect, surtout lorsqu’on connaît l’opinion de Jésus concernant les prophètes. (voir le logion 52) En plus il s’agit ici de l’unique mention d’anges faite par Jésus dans cet évangile. Les verbesdonner et recevoir nous font soupçonner un négoce suspect dans lequel seraient compromis anges et prophètes… Ne s’agirait-il pas ici d’une émanation de l’ancien ou d’une gnose mal comprise… ?

L’impression dominante à la lecture de ce logion est la suspicion d’une manipulation, d’une variante fantaisiste du logion 41, mise dans la bouche de Jésus. Dans les évangiles canoniques de telles manipulations sont hélas trop souvent présentes. Certains vont même jusqu’à prétendre qu’elles y sont plus nombreuses que les paroles authentiques de Jésus… Dans cet évangile un problème analogue est de mise au logion 114. «Êre passant» nous semble ici l’attitude la plus indiquée…

 

 

89

a dit jésus

pourquoi lavez-vous l’extérieur de la coupe

ne comprenez-vous pas que celui qui a créé l’intérieur

est aussi celui qui a créé l’extérieur 

Mt 23. 25 - Lc 11. 37-40

 

 

La formulation faite par Luc au verset 11, 40 nous semble plus logique : celui qui a fait l’extérieur n’a-t-il pas fait aussi l’intérieur ? Cette possible inversion n’a pourtant pas de conséquences interprétatives.

Une fois de plus il s’agit de la relation entre l’intérieur et l’extérieur, le supérieur et l’inférieur. Le serviteur se doit de servir comme sert une coupe. L’importance d’une coupe est déterminée par son contenu, par l’intérieur. Mais l’intérieur ne peut servir qu’à la condition qu’il soit propre doncvide. En plus : il n’y a pas d’intérieur sans extérieur… Une attention portée vers l’extérieur n’est pas réprimandable, mais n’a de sens qu’en fonction d’un service commun : l’extérieur sert l’intérieur comme l’intérieur sert l’eau de la source… à moins que ce soit le vin du seigneur.

 

 

90

a dit jésus

venez vers moi car mon joug est efficace

et douce mon autorité

et vous trouverez un repos pour vous-mêmes

 

Mt 11. 28-30

 

 

Un joug est un objet servant à unifier l’homme et sa charge, de telle sorte que celle-ci devienne plus aisément transportable. Dans cette image aussi est symbolisée une unité. Dans la conscience d’unité aucune tâche n’est lourde à porter, aucune autorité n’y est contraignante. Là est également l’endroit où se révèle le repos véritable, qui est paix intérieure.

À la réflexion que la racine du mot joug est le sanskrit yug, qui est également la racine de yoga, nous est révélée une dimension universelle dans la pensée religieuse. Car la signification de yogaconcerne également un concept d’unité, d’un lien qui relie, d’une démarche religieuse… (voir la Bhagavad Gita). L’image du joug est donc révélatrice d’une approche universelle, transcendant temps et cultures, dans la recherche d’une conscience religieuse …

 

 

91

ils lui dirent

dis nous qui tu es afin que nous croyions en toi

il leur dit

vous scrutez le visage du ciel et de la terre

et celui qui est devant vous vous ne le reconnaissez pas

et en cet instant vous ne pouvez le sonder 

Lc 11. 56 - Mt 16. 1-3 - Jn 14. 8-9

 

 

Qui sont ces hommes qui s’adressent ici à Jésus ? De toute évidence ce sont des personnages importants, car ils scrutent le visage du ciel et de la terre. Il s’agit donc de nos scientifiques, de nos savants, ceux qui ont fait preuve d’un savoir fiable. Face à lui ils se sentent quelque peu déroutés : ils veulent bien croire en lui mais désirent savoir qui il est, quelle preuve d’autorité il peut leur soumettre. Ils ont en effet leurs propres critères afin de juger de l’importance d’une personne, de la valeur de sa connaissance. Celui qui a l’audace de prétendre à un savoir religieux se doit  pour le moins d’être théologien…

Mais la gnose n’a que faire d’un savant savoir… Par rapport à elle, même un théologien est un profane… Car la gnose est une connaissance qui ne peut être transmise par une autorité religieuse, qui ne peut être enseignée à une université. Avoir accès à la gnose pose d’autres exigences au disciple… Et la première de celles-ci est une disponibilité mentale à relativiser un savoir personnel, qui peut pourtant nous valoir une importance certaine au regard des autres. Toute conviction de détenir un savoir définitif s’oppose à la première invitation de Jésus : que celui qui cherche ne cesse de chercher…

Ces savants sont bien des chercheurs, mais pas dans la bonne direction… Ils ne se posent pas encore les bonnes questions. Leur conscience n’est pas encore réceptive à la gnose que leur propose Jésus.

 

 

92

a dit jésus

cherchez et vous trouverez

mais ces choses sur lesquelles vous m’avez interrogé jadis

et que je ne vous ai pas dites alors

maintenant je veux les dire

et elles ne vous intéressent pas

 

 

Dans la tradition orientale un guru ne répond à la question de son disciple que lorsqu’il considère que celui-ci est apte à recevoir la réponse. Souvent sa réponse prend la forme d’une nouvelle question, qui doit mener le disciple à la solution de la question initiale. Ainsi chaque vision nouvelle est comme un fruit que le disciple peut cueillir sur sa voie de recherche spirituelle. (voir le logion 21)

Jésus sait que son temps est limité. Ce que jadis il a omis de leur dire, parce qu’ils n’étaient pas encore aptes à recevoir la réponse, il désire le dire maintenant. Mais leur intérêt fait défaut… La voie de recherche, à laquelle il a invité ses disciples, n’a toujours pas abouti... Il n’est donc pas étonnant que son enseignement, tel qu’il nous est proposé dans cet évangile, n’a pu être transmis par des évangélistes dans sa pureté originelle. Son invitation à un engagement personnel, par une recherche de la juste compréhension de ses paroles, fut remplacée par le devoir de croire ce que d’autres avaient cru comprendre et ce qui pieusement fut présenté comme une vérité absolue…

 

 

93

ne donnez pas aux chiens ce qui est pur

pour qu’ils ne le jettent pas sur le fumier

ne jetez pas de perles aux pourceaux

pour qu’ils n’en fassent pas de saletés

 

Mt 7. 6

 

Ce qui possède une valeur impérissable se doit d’être traité avec respect et circonspection. La connaissance que Jésus met à notre disposition est d’une valeur supérieure à celle qui peut, aux yeux des autres, faire de nous un personnage important. La science est un savoir qui peut être appris, peut être transmis à d’autres par le jeu de questions et de réponses. Comme un guru Jésus propose ses réponses sous une forme cachée. Il présente des images que le disciple doit dévoiler lui-même. C’est la voie par laquelle la gnose peut se révéler au disciple comme une connaissance engendrée par une expérience et une recherche personnelles. De cette connaissance la valeur est telle qu’elle ne convient pas à une consommation de masse. La gnose n’est pas du « fast food » !

 

 

94

a dit jésus

celui qui cherche trouvera

et à celui qui frappe vers l’intérieur sera ouvert

 

 

La source est à notre disposition, la table de la fête du mariage est dressée… seulement nous en ignorons l’endroit. Celui ou celle qui se donne de la peine et ne cesse de chercher trouvera… à la condition toutefois de chercher dans la bonne direction : vers l’intérieur ! Mais la recherche intérieure connaît elle aussi des graduations… Qui flâne dans son petit jardin secret n’est pas nécessairement parvenu à fermer la porte de sa chambre intérieure… À l’intérieur du vide de cette chambre demeure le Père dans le secret… (voir commentaire au logion 53) À tous ceux ou celles, qui dirigent leur attention vers le silence du vide présent à l’intérieur de soi, sera ouvert. Jésus rejoint ici l’expérience du Bouddha… L’accès au nouveau ne se présente toutefois pas comme un évènement spectaculaire ! Car la voie qui mène à la source est longue et solitaire. Son cheminement s’opère dans la discrétion… Sa richesse ne se dévoile que pas à pas. Pourtant, plus nous nous approchons de la source, plus l’eau devient limpide…

 

 

95

a dit jésus

si vous avez de l’argent ne le prêtez pas

mais donnez le à celui qui ne vous le rendra pas

 

Lc 6. 34

 

 

Il y a être, il y a avoir… Les conditions de vie, pour lesquelles l’homme est lui-même responsable, sont devenues telles, que posséder de l’argent est nécessaire pour vivre décemment. L’argent n’est pourtant qu’un moyen, pas un but en soi ! Le but est de vivre en harmonie, aussi bien avec soi-même qu’avec tous les êtres et la nature. Le mot «solidarité» est présent dans bien de jolis discours. Dans la pratique sa réalisation est entravée par tant d’intérêts personnels, économiques ou politiques.

Ce qui était moyen est devenu but… Les valeurs se sont inversées ! Non plus un savoir économique au service de l’épanouissement de l’homme, mais l’homme en fonction de lois économiques. L’ultime émanation de ce disfonctionnement est l’introduction des biocarburants… L’addition de la maltraitance de la nature est renvoyée à la nature elle-même. La loi qui sert l’harmonie naturelle est détournée de sa finalité afin de servir des lois économiques... L’homme manipule la loi au lieu de l’écouter... Son savoir a déboussolé une échelle de valeurs fondamentales.

Quelle est, en plus, la valeur de ce qui m’appartient, de mes mérites, des aumônes que je donne…? En quelle mesure sommes nous, croyants ou non-croyants, sincères et conséquents dans la pratique de jolis principes, contenus dans un message évangélique ou dans quelqu’autre idéologie ?

 

 

96

a dit jésus

le royaume du père est comparable à une femme

elle prit un peu de levure et le cacha dans de la pâte

et elle en fit de grands pains

celui qui a des oreilles qu’il entende

 

Mt 11. 33 - Lc 13. 20-21

 

 

C’est à l’intérieur de la pâte que la levure est active et qu’elle produit, en harmonie avec la pâte, des grands pains. Dans la réalité naturelle l’unité de la levure et de la pâte fait suite à celle de la semence et de la bonne terre. L’expérience intérieure de l’unité nous révèle spontanément la force créatrice qui émane de la royauté du Père. Mais pour y parvenir il est nécessaire de mettre soi-même la main à la pâte… Comme le geste du semeur, celui de la femme est nécessaire pour révéler une évolution naturelle et spontanée. Unir semence et bonne terre, levure et pâte nous semble chose simple… En réalité cette démarche nécessite un nouvel état d’esprit, car le savoir de l’homme a déboussolé les valeurs… L’intégration de la levure dans la pâte ne fait plus partie de notre préoccupation ! Nous consommons des pains que d’autres ont préparés pour nous avec des pâtes religieusement manipulées. Ces pains humains nous sont ensuite présentés comme la manne de YHWH ou le pain que nous offre le Père…

L’image de la levure est devenue le symbole d’une foi capable de déplacer des montagnes, de l’enthousiasme aussi avec lequel la parole évangélique inspirerait le monde. Hélas, trop d’hommes «inspirés» se sont présentés comme boulangers… tandis que la femme, qui possède le savoir-faire, fut maintenue à l’écart…

 

 

97

a dit jésus

le royaume du père est comparable à une femme

qui portait une cruche pleine de farine

alors qu’elle allait un long chemin l’oreille de la cruche se brisa

la farine s’écoula derrière elle sur le chemin

comme elle ne le savait pas elle ne pouvait en être peinée

lorsqu’elle eut atteint l’intérieur de sa maison

elle déposa la cruche et vit qu’elle était vide

 

 

Dévoiler une connaissance dissimulée dans une image est un processus mental, qui nécessite intelligence et perspicacité. Il arrive pourtant que l’image transcende toute logique rationnelle. Elle se distingue alors par une beauté troublante, par une poésie volatile…

C’est un long chemin que parcourt la femme, un chemin qui dure ce que dure une vie. Un chemin que tous et toutes nous avons à parcourir dans le solitude de notre unicité… Ce qui se passe durant le cheminement de la femme lui échappe : elle n’est pas consciente de perdre quelque chose. Le vide est la valeur qui, spontanément et sans causer de peine, prend la place de ce qui ne représente qu’une valeur relative… Mais le vide ne fait pas partie de notre échelle de valeurs mentales. Plus nous possédons, plus nous sommes importants… ainsi le veut la règle conçue par l’homme !

Diriger l’attention de notre esprit vers le domaine de la réflexion, afin d’y concevoir des idées nouvelles, une vision différente des choses, est certes utile et nécessaire, mais signifie : labourer le terroir de notre jardin mental…  Celui ou celle qui parvient à se circoncire en esprit, qui est capable de laisser son mental s’inonder par le silence du vide dans lequel il a sa source, reçoit le privilège d’apprécier la valeur unique du vide. Ce qui, dans cet état de conscience d’unité dans la sourcepeut être reçu, se manifeste, comme la levure dans la pâte, spontanément et sans peine. Une juste appréciation de valeurs émane du vide, comme l’eau émane du vide dans la source, qui est le substrat de notre conscience. Cette expérience est le fruit que le monachos reçoit tout au long de son cheminement solitaire et libérateur.

Une coupe ne peut servir que si elle est vide… Par quel mélange bizarre la coupe de notre conscience fut-elle embourbée…? Quoi que ce soit, une purification s’impose. Ceci nous rappelle les paroles du logion 28 ou celles du logion 61. À chaque fois nous fut enseigné le besoin de redevenir vides. Ceci nous rappelle aussi en toute subtilité la valeur de la circoncision en esprit… (logion 53)

L’image de l’unité de la graine et de la bonne terre est fascinante par sa simplicité englobant une universalité. Par la subtilité de son contenu à peine perceptible, cette image de la femme portant une cruche respire le sublime… Nous touchons ici à la limite où la parole n’est tout juste passuperflue…

 

 

98

a dit jésus

le royaume du père est comparable à un homme

qui voulait tuer un grand personnage

dans sa maison il dégaina une épée et transperça le mur

afin de tester la solidité de sa main

alors il tua le grand personnage

 

 

Ce serait faire preuve de naïveté que de voir dans cette parole une incitation à la violence. L’image n’est qu’un moyen pour aborder une réalité. Elle doit donc être reconnaissable par ceux auxquels elle s’adresse. Ni la réalité de conflits humains, ni l’usage de la violence ne sont étrangers aux disciples.

Qui autre que notre moi dominateur pourrait-on reconnaître dans l’image du personnage important, à qui il est nécessaire de lui régler son compte…? Un moi qui, imbu des règles du lion, demeure dans l’illusion de son propre pouvoir, qui, enivré par des valeurs trompeuses, s’est élevé soi-même sur un trône. De ce moi là il est impératif de se débarrasser. De son ivresse le vin doit être rejeté… de la poutre son œil doit être libéré… L’unique combat véritable que nous devons mener est celui avec nous-mêmes. (voir le logion 16)

 

 

99

les disciples lui dirent

tes frères et ta mère se tiennent à l’extérieur

il leur dit

ceux qui en ces lieux font la volonté de mon père

ceux-là sont mes frères et ma mère

ce sont eux qui entreront dans le royaume de mon père 

Mt 12. 45-50  - Mc 3. 31-35 - Lc 8. 19-21

 

 

Tous et toutes nous avons une mère biologique et peut-être aussi des frères et des sœurs. Mais nous avons également une Mère ou un Père spirituel. De ce Père là Jésus n’est pas le filsunique… !

Un lien spirituel dépasse les limites d’une expérience physique ou mentale. C’est la raison pour laquelle il ne peut être appréhendé que par le biais de l’image. L’expression la volonté de mon Père appartient elle aussi à l’image… Car la volonté est une qualité humaine. Elle représente une énergie qui engage à l’action et dont le contenu est défini par des désirs personnels. Parce que nous commettons l’erreur de projeter une qualité humaine et donc relative sur une réalité absolue, nous sommes perplexes devant tant d’atrocités que la volonté de Dieu puisse permettre… La sincérité nous oblige à reconnaître que l’image de Dieu, qui nous a été imposée dans notre culture, est impuissante face au «vouloir» de l’homme… Car par le Père fut délégué à l’homme l’accomplissement de Sa volonté : la réalisation de Sa loi d’harmonie ! Dans son intégration à l’autorité du Père c’est l’homme qui prend les décisions, pas le Père… En cela réside toute la portée de notre liberté et donc de notre responsabilité ! 

« Inch Allah »… « que Votre volonté soit faite »… Ce sont là de pieuses déférences envers unpouvoir imaginaire… ! La responsabilité de ce qui se passe sur terre ne revient pas à une insondable volonté divine, ni à quelque pouvoir satanique, ni à une fatalité… ! Par la liberté, qui lui fut déléguée, l’Adam porte lui-même l’entière responsabilité de ses actes. Dans cette réalité régit la loi qui fustige tout, le bien comme le mal.

Le monachos, qui demeure dans l’unité avec le Père, se laisse guider par Sa loi et accomplit ainsi «Sa volonté». Dans cette réalité nous sommes tous et toutes frères et sœurs les uns des autres, car unis dans une même filiation.

 

 

100

ils montraient à jésus une pièce d’or en disant

les agents de césar exigent de nous des tributs

il leur dit

donnez à césar ce qui est à césar

donnez à dieu ce qui est à dieu

et ce qui est mien donnez-le moi 

Mt 22. 15-22 - Mc 12. 13-17 - Lc 20. 20-26

 

 

Exceptionnellement dans cet évangile Jésus ne parle pas du Père mais de Dieu. Ceux qui s’adressent à lui vénèrent un Dieu. YHWH est son nom. Il s’agit donc de YHWH et non du Père… En plus, par rapport à ce Dieu, Jésus prend délibérément ses distances, car : et ce qui est mien donnez-le moi… Pas étonnant que cette phrase se soit égarée dans les évangiles canoniques…

Jésus nous présente ici trois exemples d’autorité. Il y a César, qui symbolise l’autorité politique et militaire. Une autorité avide de pouvoir ! Les juifs vivaient alors sous une occupation romaine. De cette situation déplaisante et inacceptable pour un homme libre ils doivent donc assumer les conséquences. Par leur question à Jésus ils veulent de toute évidence mettre à l’épreuve son engagement politique. Mais sa tâche est élevée au-dessus de la réalité politique. Son engagement libérateur surpasse le monde phénoménal. Il n’est pas un combattant contre le mal ou l’injustice. Il ne lui incombe donc pas de créer quelque agitation contre l’occupant. La loi du plus fort appartient au lion. Ceux qui s’engagent dans un combat avec le lion ont à en subir les conséquences. La situation étant ce qu’elle est, il convient donc de donner à César ce qui lui revient, selon la loi du plus fort.

La deuxième autorité est Dieu, le Dieu des juifs, le fruit de leur imagination. De ce Dieu tout-puissant, dont ils s’imaginent être complètement séparés, l’autorité est bien plus contraignante encore que celle de César. Car leur croyance leur impose une implication permanente dans la volonté et les commandements de leur Dieu. Les juifs doivent donc s’astreindre à des nombreux devoirs : faire l’offrande, prier, donner l’aumône, jeûner, respecter le sabbat, se laisser circoncire. L’accès au royaume de leur Dieu se mérite… Bien que dans cet évangile Jésus témoigne de peu de mansuétude envers ces rituels il fait preuve d’une certaine indulgence envers  leur conception religieuse : donnez à votre Dieu ce qui est à votre Dieu, si cela est votre conviction.

Jésus lui-même est la troisième autorité. Une autorité qui n’ambitionne ni contrainte, ni pouvoir mais qui est servante. Une autorité qui ne témoigne pas de soi-même mais d’une source intérieure à laquelle il est uni. Pour préciser ce lien intérieur et donc spirituel Jésus nous propose l’image du lien intime unissant un fils à son père. Il invite les hommes à modifier leur état d’esprit, à s’engager dans une voie de recherche intérieure, à découvrir leur unité avec l’Être absolu et, comme d’un père, d’en recevoir l’inspiration. Son souci n’est pas de s’octroyer un pouvoir, ni de rétablir un pouvoir divin sur terre. Car la royauté du Père est établie ! Elle est au service de chaque être qui s’ouvre à Son Esprit. Ce qui revient à Jésus est notre attention, notre écoute. Son enseignement est une invitation personnelle : changez votre mentalité, prenez conscience de qui vous êtes vraiment, de votre responsabilité dans l’autorité du Père et servez comme moi-même je sers.

Le Dieu de l’ancien et le Père du nouveau n’ont en effet rien de commun… Le vêtement neuf, dont témoigne Jésus, n’a pas besoin de retouche à l’aide d’un vieux tissu, le vin nouveau n’a que faire de vielles outres…

 

 

101 voir le logion 55

102 voir le logion 37

103

a dit jésus

heureux est l’homme qui connaît l’endroit par où entrent les pillards

en sorte qu’il se dressera et rassemblera ses forces

et ceinturera ses reins avant qu’ils ne rentrent

 

 

Ce logion est à associer à la seconde partie du logion 21, au logion 98 aussi. Les pillards, les acolytes du lion, qui tout compte fait pourraient bien représenter nos propres désirs égocentriques, constituent toujours un réel danger. La connaissance de nos faiblesses, des endroits où notre moiest vulnérable, est importante car elle peut nous protéger contre nous-mêmes et préserver ainsi une relation harmonieuse avec autrui. Lutter contre n’est jamais le bon choix… Se fortifier soi-même, afin de résister à des tentations malveillantes, est par contre une attitude recommandable. Car, finalement, nous sommes nous-mêmes responsables de ce que nous pouvons acquérir, mais qui peut aussi nous être repris.

 

 

104

ils lui dirent

viens prions aujourd’hui et jeûnons

a dit jésus

quelle est donc la faute que j’ai commise

ou en quoi ai-je failli

mais quand le marié aura quitté la chambre nuptiale

alors qu’on jeûne et qu’on prie

 

Mt 9. 14-15 - Mc 2. 18-20 - Lc 5. 33-35

 

 

Après l’image de l’enfant de sept jours et celle de la graine, l’image aussi de la levure et du joug, l’image surtout de l’union du fils et de son père, voici la dernière métaphore par laquelle l’idée centrale de cet évangile - l’unité - est visualisée.

La spécificité de la chambre nuptiale ne dure qu’une nuit… la nuit où se réalise entre l’homme et la femme l’unité qui engendre la vie nouvelle. C’est également le lieu où demeure l’enfant de sept jours, où la graine retrouve la bonne terre, où est la source elle-même… L’ovule fécondé, le fruit de l’unité du masculin et du féminin, de l’époux et de l’épouse, est le germe de la vie nouvelle, qui s’est défait de l’ancien. L’ancien est séparation, isolement, mort… Combien est vaine l’ovule qui ne fut pas fécondé… vaine la semence qui ne féconda point…

Le nouveau ne peut être jugé par les valeurs de l’ancien ! La vérité nouvelle est absence de vérités, la voie nouvelle absence de voie tracée. Seul importe le cheminement personnel. Dans le nouveau point de voile pour cacher notre nudité, point de mérites personnels pour nous enorgueillir… La vie nouvelle ne peut révéler sa richesse que si elle est fondée non dans laséparation mais dans l’unité en sa source, qui est Être absolu. Celle ou celui dont la conscience est établie dans cette unité n’a que faire du jeûne, de la prière ou de la méditation… Seulement, quand l’unité est rompue, quand le marié a quitté la chambre nuptiale et que séparation est devenue réalité, alors peut être recouru au jeûne et à la prière, afin de rétablir le un là où est venu le deux, la séparation…

 

 

105

a dit jésus

celui qui connaîtra le père et la mère

sera-t-il appelé fils de pute

 

 

Comme aux logia 24 et 71 nous sommes à nouveau quelque peu gênés par un manque d’information. Dans quelle circonstance cette parole fut-elle dite ? Pourquoi Jésus utilise-t-il un gros mot ? Ses disciples ou lui-même furent-ils injuriés de cette manière… ?

Un fils de pute ne peut faire partie de la société, car il ne connaît pas son père. La conséquence de son ignorance est conflit social, répudiation. Nombreux pourtant sont ceux qui connaissent leur père, mais pas leur véritable Père ou Mère… Celui qui sera parvenu à une juste connaissance, qui aura reconnu son Père ou sa Mère véritable, ne pourrait être appelé fils de pute ! Car dans cette connaissance est dissoute toute ignorance …

Comme au logion 101, la mention de la mère est remarquable. Dans la culture religieuse juive la femme était en effet totalement subordonnée à l’homme. Cette discrimination ne fait pas partie de la gnose de Jésus ! La différence avec l’état d’esprit de Paul est cuisante… Pourquoi l’Église a-t-elle suivi davantage l’exemple de Paul que celui de Jésus… ? La vénération particulière, dont la mère biologique de Jésus est devenu l’objet quelques siècles plus tard, témoigne d’une compensation exaltante d’un manque de féminité toujours présent dans une l’Église, qui jadis s’est appelée catholique... Une universalité qui concernait surtout, et à l’encontre de l’état d’esprit de Jésus, la gente masculine de l’univers… (voir le logion 114…)

 

 

106

a dit jésus

quand vous aurez fait le deux un

vous serez fils de l’homme

et si vous dites montagne éloigne-toi elle s’éloignera

 

 

Ce logion est une variante plus explicite du logion 48. Dans sa simplicité la limpidité en est étonnante ! Celui ou celle qui a parcouru le cheminement du monachos, qui en conscience a réalisé l’unité, a reconnu sa véritable nature : celle du fils ou de la fille du Père ou de la Mère. Ce cheminement est le défi du nouveau que personnifie Jésus. À cette invitation il joint en plus la promesse de possibilités insoupçonnées : aucun obstacle ne vous gênera plus…

Une fois de plus apparaît ici que le dénominatif fils de l’homme ne concerne pas que Jésus… Car potentiellement chaque être est fils ou fille de l’homme, car enfant du Père le vivant.

 

 

107

a dit jésus

le royaume est comparable à un berger

qui possédait cent moutons

l’un d’entre eux le plus grand s’égara

il laissa les quatre-vingt-dix-neuf

et chercha après lui seul jusqu’à ce qu’il l’eût retrouvé

comme il s’était donné de la peine il dit au mouton

je te veux plus que les quatre-vingt-dix-neuf

 

Mt 18. 12-14 - Lc 15. 1-7

 

 

Le sens de l’image que nous présente ce logion est à rapprocher de celui du pêcheur avisé au logion 8 ou du marchand sage au logion 76. La femme portant une cruche - logion 97 - ne pouvait être peinée, car elle n’était pas consciente de ce qu’elle perdait. En plus la valeur en était banale. Le manque de quelque chose d’important - il s’agit ici du mouton le plus grand - en révèle la valeur. La joie d’une retrouvaille se mesure à la peine qu’on s’est donné pour retrouver l’égaré ! Il n’est pourtant pas évident de se séparer de ce qui, au regard des autres, nous certifie une importance certaine - et des fois il peut s’agir d’un troupeau entier - dans l’espoir de découvrir l’unique, le plus précieux…

En un certain sens les trois logia se complètent. Ce qui fut enlevé à l’enfant de sept jours, il pourra le retrouver grâce au discernement du pêcheur avisé, à la sagesse du marchand et à l’engagement du berger responsable.

 

 

108

a dit jésus

celui qui boit de ma bouche sera comme moi

moi-même je serai lui

et ce qui est caché lui sera révélé

 

 

La réalité biologique nous apprend que chaque être est unique, que biologiquement tous et toutes nous sommes différents les uns des autres. Comment Jésus peut-il reconnaître en quelqu’autre son égal… ? Parce que sa connaissance transcende la réalité biologique. Sa perception du réel englobe l’Être absolu, qui est source de toute vie relative. Dans une prise de conscience du lien, l’unissant à cette source, réside sa connaissance. Cette connaissance sert non pas à savoir mais à être…

Celui qui boira l’eau que je lui donnerai deviendra source lui-même… dit Jésus dans l’évangile de Jean. C’est l’instant où, en conscience, le disciple est unifié à lui. La réceptivité du disciple est la condition essentielle pour accéder à l’état de conscience de Jésus. Cette réceptivité concerne directement le vide intérieur. Tel que l’eau de la source, la gnose s’écoule du vide, qui est aussi le substrat de la conscience. Dans ce vide réside l’Esprit. Si Jésus se donne tant de peine pour communiquer sa connaissance à d’autres, c’est qu’il a pleine conscience que personne n’est différent de lui dans son unité avec le Père.

Le piège dont nous, en tant que chrétiens, avons été les victimes est précisément la reconnaissance de Jésus comme l’unique fils du Père. Tous et toutes nous sommes fils et filles de l’homme… Être comme lui, accéder à son état de conscience, voilà le défi du nouveau ! Dans Jn 6. 56 Jésus exprime cela par une parole déroutante : celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. Ces paroles résonnent comme un ultime cri du cœur, comme une image extrême par laquelle il tente de nous dire que chaque être peut être comme lui, peut devenir sa chair et son sang… Hélas, par cette image ne fut pas reconnu Jésus le vivant, l’homme de chair et de sang, celui qui est serviteur parce qu’il est vivant… Car c’est précisément cette présence-là que Paul refusa de reconnaître… (2 Cor 5. 16) Cette image devint en plus pour l’Église catholique la raison d’être d’un rituel par lequel est remémoré le sang rédempteur versé par le Christ crucifié.Car ce Christ là - crucifié et ressuscité - représentait l’unique image de Jésus digne de l’attention de Paul… Le serviteur vivant devint donc cadavre d’agneau… (voir commentaire au logion 60)

 

 

109

a dit jésus

le royaume est comparable à un homme

qui avait dans son champ un trésor caché

dont il ignorait la présence

à sa mort il le laissa à son fils

le fils ignorant vendit le champ

et celui qui l’avait acheté vint

et en le labourant découvrit le trésor

et il prêta de l’argent à ceux qu’il voulut

 

Mt 13. 44

 

 

Ce logion illustre le rapport de valeurs qui peut exister entre connaissance et ignorance ainsi que le cheminement nécessaire pour parvenir à une juste connaissance. Nous devons labourer nous-mêmes le champ de notre conscience ! La recherche qui s’impose à nous suppose une mise en question sincère et tenace de vérités que d’autres nous ont imposées. Ceci est le propre d’un cheminement qui, à contre courant, mène à la source. Celle ou celui qui a découvert le trésor à l’intérieur de soi, peut donner sans compter !

 

 

110 voir le logion 80

111

a dit jésus

les cieux et la terre s’enrouleront devant vous

et le vivant issu du vivant ne verra ni mort ni crainte

parce que jésus dit

celui qui se trouve lui-même

le monde n’est pas digne de lui

 

 

Tout ce qui s’exprime dans ce monde relatif, ce qui fait partie de notre vie quotidienne, notre présence corporelle aussi, tout cela constitue une réalité qui constamment est sujette à des changements. À l’origine de cette manifestation est la Vie absolue, intemporelle et inconcevable, dont la source est vide, silence, repos… Ce qui est inconcevable est inconnaissable. Mais l’inconnaissable représente toujours une source d’angoisses. Seule une connaissance peut dissoudre l’ignorance et les angoisses qu’elle engendre.

Lors d’une projection cinématographique nous observons des images, qui nous apparaissent comme étant la réalité, mais que nous pouvons relativiser grâce à une connaissance du phénomène de la projection visuelle. Ainsi nous pouvons également reconnaître en tout phénomène temporel et donc éphémère une manifestation relative de l’Être absolu et inaltérable. Tout phénomène, une projection comme la vie biologique, connaît une fin. Naissance et mort vont et viennent… les feuilles de l’arbre meurent…  Ceci ne signifie nullement la fin de la Vie…

Celle ou celui, qui dans cette vie a pris conscience de son unité dans une source absolue, dans cette source est devenu vivant. Car de cette vie les racines ont leurs assises dans le Père le vivant. Dans cette expérience se révèle la véritable nature du «soi». Notre réalité biologique est alors reconnue comme l’expression individuelle et temporelle de l’Être universel et intemporel. En cet état de conscience nous sommes libérés de toute attache à des valeurs temporelles et transcendons de ce fait les valeurs du monde. En lui réside également la certitude d’un retour à un port d’attache sécurisant car absolu. Quiconque n’a pas réalisé ce cheminement demeure dans l’angoisse de l’inconnu…

 

 

112

a dit jésus

malheur à la chair celle qui dépend du moi intérieur (psychè)

malheur au moi intérieur celui qui dépend de la chair

 

 

Une fois de plus sont fustigées dans ce logion les conséquences de la dépendance. Dans l’introduction (voir traduire est trahir…) nous avons tenté de distinguer les notions de soma (corps),sarks (l’être de chair et de sang) et psychè (le moi intérieur). Ces notions étaient déjà présentes dans les logia 29 et 87. L’homme de chair et de sang est une combinaison de soma et psychè. Dans cette relation un rôle prépondérant est dévolu au psychè, aussi bien dans son aspect conscient que subconscient. Car le psychique détermine l’image de notre ego.

Dans la sensibilité du psychè face à tant d’influences extérieures, qui peuvent en perturber l’harmonie, réside aussi notre vulnérabilité. D’une part le psychè est tributaire des actions du sarks, qui peuvent troubler son harmonie. D’autre part la disharmonie, présente dans le psychè, aura toujours une influence perturbante sur le choix de nos actions. Voilà le cercle vicieux qui inlassablement tient en mouvement la roue de samsara : toute action est la conséquence d’une action précédente et la cause d’une suivante… Pourtant, ce cercle vicieux peu être rompu. Le moyen pour y parvenir est la circoncision en esprit, dont il est question au logion 53. L’attention de notre conscience doit se détacher du domaine de l’action, afin de s’immerger dans la non-activité, dans le silence du vide intérieur. La porte de notre chambre intérieure doit, de temps en temps, se fermer derrière nous…

Dans la pureté originelle, dans laquelle réside toujours l’enfant de sept jours, dans l’unité qui unit l’inférieur au supérieur, chaque cellule de notre corps est harmonieusement unie à toutes les autres. Où règne l’harmonie il ne peut y avoir de dépendance ! La dépendance appartient à l’inférieur. Dans le dualisme, dans lequel nous percevons toute manifestation relative, nous discernons des valeurs différentes. Certaines choses sont plus importantes que d’autres. Dans l’unité originelle cette distinction n’est pas de mise… ! La bonne terre n’est pas plus importante que la semence, le spermatozoïde pas plus important que l’ovule, l’homme pas plus important que la femme… Seule leur union harmonieuse a une valeur réelle…

Avoir et dépendance appartiennent à l’ancien, être dans l’harmonie de l’unité au nouveau ! Pour la lumière du nouveau notre œil est encore trop faible, notre conscience trop aveugle… En cela réside la difficulté que nous éprouvons à accéder à la gnose de Jésus. Cette difficulté engendre la tentation de retenir surtout la dernière ligne de ce logion, qui, isolée de la première, pourrait illustrer un dualisme existant entre «l’esprit» et «le corps». Mais il s’agit de psychè et non de pneuma. En plus, il n’y a pas que la dernière ligne…

 

 

113

ses disciples lui dirent

quel jour le royaume viendra-t-il

sa venue ne s’observera pas

on ne dira pas il est par ici ou le voilà

mais le royaume du père s’étend sur la terre

et les hommes ne le voient pas

 

Lc 17. 20-21 : le royaume de Dieu ne se laisse pas épier, ni on ne dira le voici ou il est là car le royaume de Dieu est au-dedans de vous.

 

 

La question des disciples nous rappelle une fois de plus combien sont tenaces leurs attaches à l’ancien. Se détacher de l’ancien est pourtant la condition première pour que le nouveau puisse s’épanouir. Au début de cet évangile, au logion 3, Jésus précisa sa conception du royaume : il est l’intérieur de vous et il est l’extérieur de vous… Au logion 51 il tint ce propos : ce que vous attendez est venu mais vous ne le reconnaissez pas. Dans ce logion il confirme que le royaume n’est pas le happening tant attendu par Paul et les juifs, mais une réalité qui s’étend sur la terreSur terre la royauté du Père est établie… Cette réalité ne peut toutefois être perçue par les hommes qu’à la condition que leur aptitude à percevoir se transforme et que leur conception du royaume se modifie.

Il va de soi que le verbe voir ne réfère pas à une expérience sensorielle mais symbolise un acquit de connaissance. Le manque, qui nous accable aujourd’hui, concerne aussi bien une juste connaissance de soi qu’une appréciation exacte de la loi, qui gère la création entière comme elle gère notre propre physiologie. La conception d’unité, dans laquelle chaque être est uni à cette loi, ne fait plus partie de notre conscience. Une juste connaissance de soi peut à nouveau nous la révéler.

Tout ce qui s’exprime sur terre, chaque cellule végétale ou animale, chaque cellule de notre propre corps aussi est spontanément à l’écoute d’une loi d’harmonie, la parole du Père dans la création. À l’homme est toutefois déléguée la liberté d’écouter ses propres désirs, de déterminer des choix personnels. Cette liberté l’élève bien sûr au-dessus de toute autre espèce dans la création, mais comporte également une responsabilité impressionnante. Comme la nature toute entière témoigne d’une intégration du supérieur dans l’inférieur, la tâche de l’homme consistera donc à réaliser l’intégration de cette unité dans sa propre conscience. Dans la prise de conscience de son intégration dans la royauté du Père, ici et maintenant, réside pour lui sa responsabilité au service de Son autorité.

Parce que l’homme ne voit ni n’écoute, il est devenu aveugle et sourd… La lumière intérieure n’illumine plus sa conscience. Dans les ténèbres de son ignorance son intelligence ne lui est plus d’aucun secours. Il s’est enivré dans son propre savoir et pouvoir… Voilà le constat désolant que fait Jésus… De cette pénible réalité le dernier logion de cet évangile est illustration navrante...

 

 

114

simon pierre leur dit

que mariam sorte de chez nous

car les femmes ne sont pas dignes de la vie

a dit jésus

voici que je l’attirerai afin qu’elle devienne mâle

pour qu’elle aussi soit un esprit vivant

semblable à vous mâles

car toute femme qui se fera mâle

entrera dans le royaume des cieux

 

 

Le dernier logion de cet évangile remarquable témoigne d’un anti-climax dégrisant ! Il nous rejette dans une réalité ô combien humaine, qui de toute évidence est peu réceptive à la parole de Jésus.

Les évangiles canoniques nous proposent eux aussi une image du caractère impulsif de Simon Pierre. La grossièreté de sa remarque ne laisse planer aucun doute quant à la place de la femme dans la culture religieuse juive. De cet état d’esprit Paul témoigna lui aussi sans aucune ambiguïté. Pour Paul, l’homme qui en paroles exaltantes chanta pourtant l’amour, Jésus fut en effet tellement plus important en tant que «Christ crucifié et ressuscité», qu’en tant que l’homme qui reconnut dans chaque être, homme ou femme, son égal. L’état d’esprit juif, dont témoignèrent Pierre et Paul, fustigea hélas bien davantage le christianisme que ne le fit celui de Jésus.

Face à leur sentiment de supériorité, l’attitude de Jésus a du être ressentie comme une atteinte à leur honorabilité masculine. Ici Simon Pierre n’accepte pas qu’une femme demeure parmi eux. En se fondant sur l’ancien - toujours présent hélas - et malgré la qualification de «catholique», la religion était en effet considérée comme un domaine uniquement réservé à la gente masculine…

Afin de spécifier son union spirituelle, l’unité dans laquelle la vie peut nous révéler sa richesse totale, Jésus fait dans cet évangile appel à l’image de l’unité du masculin et du féminin. Le même symbolisme est à l’honneur dans l’image du mariage et dans celle de la chambre nuptiale. Il est donc concevable que parmi les disciples ces images furent la cause d’une certaine commotion. En plus, la relation particulière qui unissait Jésus et Mariam - Marie Madeleine, à qui Jean reconnut le privilège d’être la première à reconnaître le Jésus ressuscité - ne fut pas toujours acceptée de bon cœur par les disciples.

Dans ce logion la métaphore utilisée par Jésus a subi une transformation remarquable ! L’image de l’unité du masculin et du féminin dégénère en effet en une nécessaire mutation de la féminité, qui se ferait mâle… Il est évident que les paroles, mises ici dans la bouche de Jésus, ne pourrait en aucun cas lui être attribuées ! La nécessité d’une telle mutation serait en outre un blâme au Créateur… Le fruit de l’unité du masculin et du féminin, symbolisé dans le mariage, est l’ovule fécondé, comme le germe est le fruit de l’unité de la graine et de la bonne terre…

Comment le symbolisme dans une image peut-il être reconnu si l’image elle-même n’est pas acceptée… ? La manipulation, qu’a subie l’image dans ce logion, ne pourrait se concevoir que dans la plume d’un transcripteur qui, imbu de son orgueil masculin, ne pouvait accepter - comme ne pouvait le faire Simon Pierre - l’égalité de l’homme et de la femme en tant que symbole de l’unité. Simon Pierre et ses conjoints peuvent pourtant appeler à quelque mansuétude… En effet, le décryptage du symbolisme dans la métaphore de l’unité du masculin et du féminin, de l’époux et de l’épouse, comme dans celle du mariage et de la chambre nuptiale, la nécessaire transposition d’une union biologique vers une union spirituelle, se sont avérés un défi insurmontable pour vingt siècles de théologie chrétienne… Ni la signification radicale de l’unité, ni les nombreuses images référant à elle, n’ont pu effleurer la conscience de ceux qui se sont présentés comme les héritiers des disciples. De même que ceux-ci croyaient devoir redevenir petits pour avoir accès au royaume, ainsi leurs héritiers semblent toujours croire que la vie nous est transmise par une cigogne ou par un chou-fleur et non pas par l’unité de papa et maman… L’épouvante paulinienne face à la sexualité - domaine de la chair et du sang - a, en outre, laissé des traces plus que pénibles dans l’éducation chrétienne…

L’aspiration de Jésus à une élévation de la conscience humaine à une vision d’unité - et non pas de séparation - de l’inférieur et du supérieur, du naturel et du surnaturel, fut sans doute trop perturbante pour être acceptable. Ce dernier logion nous confirme combien il était difficile pour les hommes de se défaire de leurs prérogatives et, par une juste perception des images, d’être réceptifs à une vision nouvelle. Jadis cette démarche représentait pour eux - comme elle représente aujourd’hui toujours pour une grande majorité d’entre nous - un engagement trop révolutionnaire. Peu nombreux furent ceux ou celles en qui s’est opérée une metanoia, ce bouleversement mental libérateur et nécessaire proposé par Jésus. Parmi eux : Marie Madeleine et Judas Thomas…

 

 

 

 

Jésus et la Bible 

 

 

a - La naissance d’une saga

 

 

Dans la culture occidentale la pensée religieuse fut indéniablement dominée par la croyance chrétienne. Bien que celle-ci se soit dispersée sur notre planète en une multitude de communautés diversifiées, qui tiennent à affirmer chacune leur propre identité, la figure centrale en est toujours un certain Jésus, appelé le Christ. Comme chaque musulman en Mohammed ou chaque bouddhiste en Bouddha, chaque chrétien peut trouver en Jésus une opportunité ou une invitation à se laisser inspirer par un exemple idéal. L’importance accordée au personnage est donc immense. Mais quel homme était-il ? Comment en est-on arrivé à lui accorder, malgré la brièveté de sa présence sur terre, une telle importance ? À quelle aspiration profonde répondait son enseignement religieux ? Que serait-il en outre advenu de son avènement s’il n’eut pas été reconnu comme un descendant du roi David ou s’il n’eut pas été récupéré par un phénomène hors du commun, appelé Paul, qui fit de lui le personnage final et décisif de la Bible. L’association de Jésus et la Bible nous semble aujourd’hui tellement évidente que l’idée même d’une mise en doute de son intégration biblique est de nature à déranger des convictions solidement enracinées. Ce questionnement pourrait pourtant s’avérer bien plus réaliste qu’il ne paraît aux yeux de nombreux croyants. Dans le témoignage que nous a transmis Thomas, Jésus ne s’est en effet non seulement jamais profilé dans une perspective biblique ou messianique, mais il a en plus pris clairement ses distances par rapport aux prophètes de la Bible et aux rituels en pratique dans la religion juive.

Précisons avant toute chose que, lorsque nous parlons de la Bible, nous référons à l’ouvrage littéraire, qui fait partie intégrante du patrimoine culturel judaïque et qui par les chrétiens est appelé Ancien Testament. Il s’agit d’une saga impressionnante, qui nous dévoile les racines historiques du peuple hébreu et de leur alliance avec un Dieu unique, appelé YHWH. Pour les chrétiens la Bible hébraïque est néanmoins incomplète, car elle ne se valorise que par l’addition des témoignages rassemblés dans le Nouveau Testament et qui concernent la vie et la bonne parole de Jésus.

Les évaluations archéologiques les plus récentes confirment que le début de la rédaction des textes bibliques en une épopée fantastique aurait eu lieu au VII° siècle av. J.C., lors du gouvernement du roi judéen Josias. Le but de cette initiative était à la fois politique et religieux : donner au peuple hébreu une base historique lui permettant une prise de conscience de son identité et de sa destinée originelle, dictée par une alliance exceptionnelle avec le Dieu unique YHWH. Ainsi se rétablirait une confiance nouvelle permettant à Josias la réalisation de son rêve messianique : le rétablissement de l’hiérarchie davidique par la réunification d’Israël et de Juda sous la haute protection de YHWH. Un peu d’histoire s’impose donc.

Dans la période antérieure au gouvernement de Josias deux régions bien distinctes constituaient ce qui aujourd’hui est appelée la Palestine : Israël au nord et Juda au sud. Comme Israël bénéficiait d’un terroir fertile et, en plus, se situait sur une voie commerciale reliant deux civilisations importantes, celle d’Egypte et de Mésopotamie, il jouissait d’une prospérité certaine. Quelques cités importantes témoignaient d’une organisation sociale évoluée. La région de Juda offrait par contre l’image d’une nature inhospitalière et difficilement accessible. La vie y était rude et les habitants plutôt clairsemés, ce qui ne favorisait guère une structure sociale développée. De ce fait son territoire était resté relativement isolé. De véritables cités n’y existaient pas. Jérusalem, la localité la plus importante dans le nord de Juda,  était à l’époque à peine plus vaste qu’un village traditionnel.

Un bouleversement complet eut lieu lorsqu’en l’an 738 av. J.C. le roi d’Assyrie Teglat-Phalasaar III jeta son dévolu sur la région prospère d’Israël. Il conquit le territoire et détruisit la majorité des cités. Un nombre important d’israéliens fut déporté vers l’Assyrie et remplacé par des nouveaux habitants venus de l’est. Ceci signifia ni plus ni moins la fin d’Israël. Des nombreux israéliens prirent toutefois la fuite vers le sud, ce qui provoqua une transformation radicale en Juda, dont la population estimée à quelques dizaines de milliers augmenta soudainement jusqu’à 120.000. Le temps d’une génération la superficie de Jérusalem évolua de 6 à 75 hectares. Une fortification impressionnante fut érigée afin de protéger cité nouvelle.

Tout ceci eut lieu sous le règne du roi judéen Achaz (743 – 723 av.J.C.), considéré par la Bible comme un roi impie. Son fils Ezéchias par contre nous est présenté comme un souverain exemplaire. Mais, étant donné qu’il n’accepta pas la domination assyrienne et rêva déjà d’une récupération d’Israël, il causa la fureur de l’occupant assyrien, qui s’en prit au territoire de Juda. Seule la cité de Jérusalem fut épargnée. Son fils Manassé, qui lui succéda, fut tel que son grand-père répudié par la Bible, car il accepta la domination assyrienne et surtout fut bien plus tolérant quant aux déviations religieuses. Il rétablit pourtant une certaine prospérité en Juda grâce au commerce de l’huile d’olives. Son règne prit fin en 642 av.J.C.

Durant le règne de Josias (639 - 609 av.J.C.) l’emprise de l’Assyrie sur les territoires occupés de ce qui fut Israël déclina fortement. Des problèmes aux frontières nord et est du territoire assyrien en étaient la cause. Josias y vit une opportunité pour réaliser son rêve messianique de rétablir l’unité du peuple élu par YHWH. La condition essentielle pour que son plan ait quelque chance de réussite était de pouvoir compter sur un soutient divin inconditionnel. Du temps de Josias de nombreuses divinités étrangères faisaient en effet l’objet d’un culte. Le peuple devait donc être convaincu que son devenir était totalement dépendant de sa fidélité à YHWH, le Tout Puissant. Cette dépendance détermina et déterminerait à jamais le sort du peuple hébreu. Il prescrit donc l’éradication des divinités étrangères et la vénération de YHWH en un lieu unique : le temple de Jérusalem. Il prit ensuite l’initiative de rédiger l’histoire de son peuple en une épopée fantastique, dans laquelle fut inclus un nombre de légendes faisant partie de la mémoire collective. Cette saga pose aujourd’hui pourtant bien des questions aux archéologues, qui mettent en doute aussi bien la véracité de certains évènements que leur positionnement dans le temps.

Il est en effet difficilement concevable que la sortie d’Egypte sous la conduite de Moïse de 600.000 hommes avec leurs familles et leurs biens, n’ait laissé aucune trace archéologique. Les rois David et Salomon seraient certes des personnages historiques, mais aussi bien les conquêtes et les exploits héroïques de David que le lustre et les constructions fabuleuses de Salomon semblent appartenir à l’imagination romanesque des auteurs de la Bible. Ainsi les archéologues n’ont trouvé aucune trace d’un temple que Salomon aurait construit à Jérusalem. D’autres légendes, telles que le combat opposant le jeune David au géant Goliath ou encore l’effondrement des murs de Jéricho sous le seul effet des trompettes guerrières de Josué, ont bien davantage leur place dans un roman de jeunesse plutôt que dans une reconstruction historique. Mais avec le soutien de Dieu rien n’est impossible, ainsi résonne le cantique biblique…

Afin de mettre en exergue le lien permanent unissant le peuple à leur Dieu, les auteurs de la Bible eurent une intuition géniale en introduisant dans leur récit des envoyés divins légendaires, appelés prophètes, capables de révéler aux humains le jugement de Dieu et ses intentions dans la conduite de son peuple. Une de ces prophéties, à la fois extraordinaire et révélatrice des intentions bibliques, concerne un prophète non spécifié qui, au X° siècle av. J.C., au temps du règne de Jeroboam, aurait prédit la venue salvatrice de Josias trois siècles plus tard… ! Dans leur livre «La Bible dévoilée » les auteurs Finkelstein et Silberman comparent cette prophétie à une prédiction hypothétique, qui aurait été faite par un membre de la communauté afro-américaine au XVII° siècle, annonçant la venue de Martin Luther King trois siècles plus tard…

Les découvertes archéologiques des dernières décennies, le plus souvent réalisées par des scientifiques juifs, mettent indubitablement en doute la véracité historique de nombreux récits bibliques. Il semble aujourd’hui que nombre de légendes, incorporé dans la Bible et attribué aux patriarches, à Moïse ou aux rois, soit le fruit d’une projection de la situation problématique en Juda à la fin du VII° siècle. Nous ne pouvons que témoigner un profond respect pour le travail responsable de ces chercheurs, qui n’hésitent pas à mettre en question les racines historiques de leur propre culture.

Ce n’est pas le propos de cet ouvrage de s’investir dans une analyse critique de la valeur historique de la Bible. Nous laissons cette option à d’éminents spécialistes. Il nous semble toutefois opportun de rappeler le rôle perturbateur important que peut jouer la foi dans l’appréciation de découvertes archéologiques, surtout lorsque celles-ci mettent en doute la véracité d’un ouvrage littéraire ô combien sacré pour les religions monothéistes. L’infaillibilité est en outre l’apanage ni de la science ni d’une autorité religieuse. S’il est exact, comme nous le démontre l’histoire, que la religion et le pouvoir ont trop souvent fait bon ménage, il en va bien différemment quand il s’agit de la relation entre la religion et la science. S’investir dans une recherche scientifique ayant pour objet ce qui constitue avec l’antiquité grecque les fondements mêmes de notre culture occidentale, s’avère une opération extrêmement délicate. À ce sujet il importe de considérer qu’aussi bien la science qu’une croyance sont des démarches humaines de connaissance concernant d’une part une réalité naturelle et de l’autre une réalité surnaturelle. L’orgueil de prétendre à la possession de la vérité n’est étranger ni à l’une ni à l’autre…

 

 

 

 

b -  Jésus est-il le Messie... ?

 

Il est remarquable que, pour parler de Jésus, le monde chrétien fait bien plus souvent usage du mot Christ que de son véritable prénom. Nous rappelons que Christos est la traduction grecque du mot hébreux Mashiah, qui en notre langue se dit Messie. Ce titre, accordé à quelques rois bibliques tels que David et Salomon et consacré par une onction royale, faisait référence à leur responsabilité envers leur peuple et l’alliance que YHWH avait conclu avec celui-ci. Le titre de Messie était en plus accompagné d’une autre spécification, celle de «fils de Dieu», qui référait à une élection divine et non pas, comme les chrétiens l’entendent aujourd’hui, à une descendance divine. Cette logique biblique est également de rigueur dans les évangiles. À ce propos il est bon de rappeler que, parmi les quatre évangélistes canoniques, seul Jean confère explicitement à Jésus une nature divine.

En lui attribuant la qualité de Messie, Jésus fut donc placé dans la lignée des rois bibliques. Les évangiles témoignent en outre d’un zèle tout particulier à confirmer sa descendance du roi David. Serait-ce aussi un hasard que Bethlehem, le lieu de naissance attribué à Jésus, est également l’endroit où David aurait vu le jour ? La reconnaissance de sa descendance royale est en plus confirmée par l’inscription, sarcastique il est vrai, sur la croix : «roi des juifs». Quant à Jésus lui-même, jamais il ne s’est accordé le titre de Messie ni celui de  fils de Dieu. Ni des évangiles canoniques ni de celui de Thomas il est à déduire que Jésus ambitionnait quelque pouvoir royal que ce soit. Lorsque, dans l’évangile de Marc, certaines personnes crurent reconnaître en lui un  «fils de Dieu», il réagit fermement en leur disant : «ne m’appelez pas ainsi» ! (Mc 3, 12). Parlant de lui-même il utilisa selon les évangiles bien plus fréquemment l’expression «fils de l’homme». Et pourtant, une grande majorité des croyants l’appelle toujours le Christ, le Messie…

Ce fut le juif Paul qui conçut une dimension nouvelle à la notion de Messie. Car aucun Messie biblique, si pieux fusse-t-il, n’était à ce jour parvenu à annihiler les conséquences de la rupture entre l’homme et son Dieu biblique. La cause de cette séparation est rapportée par la Bible dans le livre de la Genèse, qui nous conte l’histoire d’Adam et Eve et de leur péché originel. Un récit mythique devint ainsi l’assise historique d’une intégration différente de Jésus en tant que Messie dans la Bible. Paul imagina en effet que Jésus, par son sacrifice à la croix, avait commis l’acte rédempteur nécessaire à la réconciliation entre Dieu et l’homme. Dorénavant plus rien ne pouvait plus s’opposer à la réunification de l’homme et de son Dieu et donc à la restauration du royaume divin sur terre. Pour Paul cette espérance - ou faut-il plutôt parler de fantasme ? - liée aux évènements apocalyptiques et au jugement dernier prédits par la Bible, se profila comme une réalité toute proche, dont lui-même serait le témoin privilégié. Jésus était donc le Christ, l’unique et véritable Messie, qui par son sacrifice avait permis la réintégration toute proche de l’homme dans le Royaume de Dieu. Et, puisqu’il avait en plus triomphé de la mort, personne ne pouvait plus douter de sa nature divine. Voilà la quintessence de la foi chrétienne, dont non pas Jésus mais Paul fut le véritable inspirateur. C’est lui qui donna à la crucifixion et à la résurrection une dimensioncatholique - entendez universelle – et qui transgressa ainsi les limites culturelles de la Bible. L’idée d’une ouverture religieuse, qui transcende la culture hébraïque, apparaît en effet comme l’unique point commun entre Paul et Jésus.

La signification biblique aussi bien de «Messie» - et donc de «Christ» - que de «fils de Dieu» n’a donc plus cours dans l’image actuelle que la croyance chrétienne nous propose de Jésus. Cette image nous la devons surtout à Paul. Il était en effet habité par l’absolue conviction d’avoir été élu par Dieu afin d’annoncer Sa parole au monde. Et pour ce faire il ne s’est soucié ni de l’enseignement de Jésus, ni des conceptions bibliques de ses coreligionnaires juifs.

 

 

 

 

c -  La parole de Dieu…

 

La Bible est sacrée car elle représente l’expression de la «parole de Dieu». Dans la Bible Dieu s’est révélé Lui-même, ainsi nous est enseigné. Cette conviction concerne aussi bien les juifs que les chrétiens et les musulmans. Car six cents ans après Jésus, Mohammed nous rapportait lui aussi la parole du Dieu biblique, qui fut transcrite dans le Koran. De toute évidence certaines personnes ont donc reçu ce privilège extraordinaire d’entendre la «parole de Dieu» et de la communiquer à d’autres… Dans la Bible ils furent appelés prophètes. Mais que signifie l’expression «parole de Dieu» ? Car produire des paroles est une faculté humaine, qui nous permet de communiquer entre nous et que, comme toutes nos facultés, nous recevons d’une source mystique.

Afin de combler un vide entre deux réalités bien distinctes, celle de l’humain et celle du divin, l’homme a depuis toujours fait usage de la parole dans des rites et des prières. Mais peut-on imaginer que les rôles puissent être inversés ? Est-ce bien raisonnable d’attribuer à une réalité absolue l’usage d’une faculté qui est le propre de l’homme ? Ne réduit-on pas ainsi une réalité mystique ou spirituelle à une dimension humaine ? La prise de conscience d’une unité dans laquelle l’homme et Dieu sont unis est une chose. S’approprier une connaissance du divin en exprimant «sa parole» est un propos bien différent ! Cela supposerait en effet que certaines personnes aient eu accès à une «conscience divine»… Est-ce bien crédible… ? Peut-on reconnaître à des hommes, tels que Paul, Mohammed ou les prophètes de la Bible une autorité leur permettant de se présenter comme des interprètes de la «parole de Dieu» ? Dans le témoignage de Thomas jamais Jésus ne s’est accordé cette autorité…

Dans son aspect sublimé, exprimé par le mot grec logos, la «parole» ou le «verbe» peut, il est vrai, officier comme symbole pour une manifestation continue de l’Esprit. C’est en ce sens, nous semble-t-il, qu’il faille comprendre «le verbe» dans le prologue de l’évangile de Jean. La parole, telle qu’elle est parlée ou écrite par l’homme, est une expression de la conscience humaine, de pensées et de sentiments humains. Si nous pouvions accorder à cette conscience la pureté d’un lys, la parole humaine pourrait, à l’image de la nature toute entière, servir l’expression d’une réalité supérieure. Hélas, la réalité ne corrobore nullement cette supposition. Car chaque conscience humaine témoigne de faiblesses. Nous pouvons donc nous demander quelle raison a poussé des hommes à révéler de cette façon une inaccessible réalité supérieure ? La motivation des auteurs bibliques ou autres prétendus prophètes était-elle vraiment exempte de toute ambition personnelle dans un contexte religieux ou politique…?

La conscience religieuse, en laquelle tous les aspects de la vie naturelle se conçoivent comme l’expression d’une réalité mystique, rend toute proclamation d’une «parole divine» superflue. Une seule rose ou un seul âne est mieux à l’écoute de la parole divine que tous les personnages bibliques réunis ! Chaque homme ou femme, qui est à l’écoute de la nature et y reconnaît Sa loi d’harmonie, est à l’écoute de Sa parole ! Cette démarche ne ressort plus de l’imaginaire mais du réel. Comme quoi une conception religieuse peut être d’une simplicité enfantine… Reconnaître la loi d’harmonie, la respecter et se laisser inspirer par elle réduisent les dix commandements de Moïse, toutes les directives coraniques ou les innombrables prescriptions de la Thora à leurs véritables proportions humaines. Serait-ce vraiment un hasard que Jésus, dans la première parabole citée dans trois des évangiles canoniques, nous invite à observer l’expression de la vie telle qu’elle se manifeste à travers l’unité de la semence et de la bonne terre… ? En outre cette parabole ne représente pas son unique référence au monde naturel.

 

 

 

d – La genèse d’une croyance

 

Comme le Bouddha, six siècles avant lui, prit à un âge adulte la décision de propager une conception nouvelle de la vie et de son vécu par l’homme, Jésus, lui aussi dans la force de l’âge, décida de témoigner de sa conscience religieuse. L’unique source de renseignements sur la vie et la «bonne parole» de Jésus se limite pour le croyant chrétien aux quatre évangiles répertoriés dans le canon de l’Église et de ce fait appelés évangiles canoniques. Ils se distinguent en cela d’un grand nombre d’évangiles non reconnus par l’Église, appelés apocryphes. Cette qualification est dérivée du mot grec apocruphos, qui signifie secret ou caché. Hormis ces quatre évangiles le canon de l’Église comporte les Actes des apôtres, l’Apocalypse de Jean et un nombre d’épîtres de disciples et de Paul. Cette compilation reçut le nom de Nouveau Testament. Son autorité ne fut reconnue officiellement que vers la fin du quatrième siècle.

Les évangiles peuvent être considérés comme des témoignages écrits qui se sont développés dans différentes communautés juives et qui font référence à l’autorité spirituelle d’un disciple de Jésus. Procéder à une juste évaluation de leur valeur informative n’est pas une tâche aisée. Nous faisions déjà référence à l’étude de l’École biblique de Jérusalem concernant la genèse des évangiles. Cette étude révèle les multiples influences et adaptations réciproques, qui ont marqué l’évolution de ces écrits. Ainsi elle discerne dans l’évolution de l’évangile de Jean quatre niveaux distincts attribués à trois auteurs différents. (1) Durant son évolution le texte original aurait été quasiment décuplé. Un autre constat est que, parmi les quatre évangélistes, deux ne faisaient pas partie des apôtres : Marc et Luc. Mais concernant l’identité de Matthieu et de Jean en tant qu’évangélistes une certaine prudence s’impose également. Leur statut d’apôtre devrait donner à leur témoignage une crédibilité évidente. Pourtant les différences, qui distinguent ces deux évangiles, sont plus que considérables. Actuellement la tendance théologienne opte plutôt pour un précurseur de l’évangile de Marc comme la référence la plus ancienne. Mais selon Papias, un père de l’Église du deuxième siècle, Marc aurait mis en écrit ce qu’il avait appris de l’enseignement de Pierre. La description que Papias donne aussi bien de l’écrit de Marc que de celui de Matthieu ne correspond toutefois pas aux évangiles que nous avons sous les yeux aujourd’hui. Un détail suffisamment  intrigant pour être signalé est que la mention que fait Matthieu de la désignation par Jésus de Pierre comme le roc sur lequel l’Église est fondée (Mt. 16, 18), est ignoré par Marc, le disciple de Pierre… Cette élection, que seul Matthieu nous rapporte, est en outre considérée par l’École biblique de Jérusalem comme un ajout opéré par l’ultime rédacteur Matthéen, soit vers la fin du deuxième siècle.

Ce qui en cette matière étonne le plus le profane est la complexité du réseau dans lequel les évangiles ont vu le jour. L’histoire de la transmission du témoignage religieux de Jésus comme de la reconnaissance de sa qualité exceptionnelle en tant que Dieu lui-même, ne fait en effet pas preuve d’une perception unanime voire consonante. La manière dont différentes communautés juives ont réagi à son enseignement témoigne bien davantage de la diversité propre à une perception humaine que d’une unique inspiration spirituelle. La confusion qui régnait dans ces communautés par rapport à la nouvelle parole n’aurait certainement pas eu cette ampleur s’il y aurait eu une concordance entre l’enseignement de Jésus et le message biblique. Cette confusion fut en plus amplifiée par les idées originales prônées par un certain Paul, venu de nulle part et qui trouva à sa manière une concordance entre sa croyance biblique et l’avènement de Jésus.

Une harmonisation des différents témoignages s’imposait donc. Ce travail s’est avéré satisfaisant pour trois des évangiles canoniques appelés aujourd’hui synoptiques : ceux de Marc, Matthieu et Luc. La tradition johannique se distingue plus nettement des autres. Citons pour exemple que le miracle le plus spectaculaire qu’aurait accompli Jésus - la résurrection de Lazare, le frère de Marie Madeleine et de Marthe - n’est rapporté que par Jean. Cet évènement représentait-il pour Jean la preuve ultime de la divinité de Jésus, qu’il était le seul parmi les évangélistes à reconnaître explicitement ? Par Jean ce miracle est en outre présenté comme la goutte qui fit déborder le vase de l’irritation juive et qui aurait de ce fait été le facteur déterminant dans l’arrestation de Jésus. Son évangile est en outre considéré par un grand nombre de croyants comme le plus spirituel.

De toute évidence il importait de fonder l’autorité de la nouvelle croyance sur les écrits les plus anciens. Bien qu’il soit logique d’admettre que la rédaction des évangiles ait débuté au premier siècle, il est étonnant qu’aucun père de l’Église ne mentionne un évangéliste par rapport à son évangile avant la seconde moitié du deuxième siècle. Leurs citations réfèrent surtout à «l’évangile du Seigneur» sans spécification précise d’une origine ou d’un évangéliste. La formulation des paroles est en règle générale plus archaïque que celle dans les évangiles. En plus il nous semble utile de signaler que les textes évangéliques les plus anciens dont nous disposons - les codex Sinaïticus et Vaticanus - sont écrits en langue grecque et datent de la moitié du quatrième siècle.

La diversité dans l’approche ou l’interprétation de l’enseignement de Jésus fut également à la base de conflits dramatiques que connut la nouvelle croyance dans les premiers siècles de son existence. Ceux-ci concernaient surtout la déité de Jésus en tant que Fils de Dieu et, suite à cela, la conception du mystère de la trinité. L’exaspération de l’empereur Constantin, à qui l’Église catholique doit sa reconnaissance, fut au début du quatrième siècle telle, qu’il prit l’initiative contraignante de rassembler les responsables religieux dans un concile afin de résoudre un nœud gordien théologique. Ce qui s’avéra finalement et logiquement une mission impossible… Et lorsque nous prenons en plus en considération l’influence importante qu’avait prise la gnose et contre laquelle Irénée, évêque à Lyon vers l’an 180, avait engagé une croisade virulente, le tableau final de la prime enfance du christianisme offre une image bien troublante…

 

 

(1)  Synopse des quatre Évangiles Tome III  M-E Boismard et A. Lamouille.

 

 

e - Une vision nouvelle

Si l’homme veut s’intégrer dans une évolution positive il importe qu’il s’engage dans une voie de connaissance. Non pas une connaissance dogmatique, une vérité contraignante que d’autres lui proposent mais celle engendrée par une démarche ou une expérience personnelle, qui mène à unejuste prise de conscience de soi. C’est la voie de la sagesse… L’ignorance est absence de connaissance qui conduit à l’angoisse, à une dépendance et une fragilité. Une connaissance véritable est à la fois libératrice et révélatrice de notre propre responsabilité. Sa finalité est de servir et non pas d’asservir. Celui ou celle qui respecte cette règle génère une autorité. Ceux qui font de leur savoir une force contraignante sont victimes de leur orgueil et s’engagent sur la pente savonneuse du pouvoir.

Il est superflu de rappeler les conséquences désastreuses que des ambitions de pouvoir ont provoqués et provoquent toujours dans la société humaine. «Moi je suis plus fort, plus beau, plus intelligent que toi»… Ce phénomène pubertaire nous indique bien que notre société n’a pas encore atteint un stade adulte… Une conscience d’unité, dans laquelle nous reconnaissons à tous les êtres une valeur égale, où personne n’est plus important qu’un ou qu’une autre, est tellement moins la source inspiratrice de nos actes que la présomption de notre valeur individuelle.

Notre ignorance peut engendrer pour nous-mêmes le désir d’accéder à une connaissance. Trop souvent hélas elle représente pour d’autres une opportunité à exercer un pouvoir. C’est pour cela qu’il importe que chaque homme ou femme, conscient de son ignorance - ce qui constitue déjà un premier pas sur la voie de la sagesse - apprenne à discerner un savoir exacte d’un savoir imaginaire et donc à distinguer judicieusement les personnes qui proposent une connaissance.

Dans l’évangile selon Thomas Jésus nous exhorte à la recherche d’une juste connaissance de soi, à une mise en question de nos idées et de nos convictions et, à l’image du pêcheur averti, à cultiver un sens de discernement. Ainsi il nous confronte à la fois à notre liberté personnelle et à notre responsabilité individuelle. Dans une optique religieuse ceci représente la voie de la gnose. Dans son premier épître aux galates (1,9), par contre, Paul enjoint vigoureusement ceux-ci à suivre inconditionnellement ses directives : si quelqu’un vous enseigne un évangile différent (du mien…)qu’il soit maudit… Pour lui son évangile représente l’unique vérité et toute approche ou interprétation différente de la sienne est à proscrire. Mais dans son évangile aucune référence à l’enseignement de Jésus n’est présente… La contradiction entre l’invitation de Jésus et la malédiction de Paul est saisissante !

Les états d’âme de Paul suscitent des questions… Fut-ce bien son intention, comme ce fut celle de Jésus, d’aider ses frères et sœurs à se libérer soi-même en les invitant à une prise de conscience personnelle de leur relation avec cette réalité absolue appelée Dieu, ou se considérait-il comme l’élu de son Dieu, afin de proclamer sa propre vérité au monde…? Quelle attitude repose sur une connaissance et engendre l’autorité et quelle autre repose sur un savoir imaginaire et conduit à un abus de pouvoir… ?

Dans le sillage de Paul l’Église n’a pu résister à la tentation du pouvoir… L’image du divin omnipotent, telle qu’elle nous est présentée dans la Bible, est devenue celle de l’Église catholique. L’intégration de Jésus dans la réalité divine a eu toutefois pour effet de moduler l’image d’un Dieu intransigeant et punissant, en reconnaissant en Lui l’Être miséricordieux qui est source d’amour. Maintenant que nous pouvons reconstituer avec une grande probabilité véridique les intentions humaines à l’origine de la rédaction de la Bible, à savoir la restauration du pouvoir royal davidique et, pour ce faire, l’éveil à une prise de conscience de l’alliance unissant un peuple à son Dieu, on ne pourrait s’étonner que la culture biblique, basée sur un pouvoir humain uni au pouvoir divin, ait également intoxiqué la croyance chrétienne. La projection de l’ambition humaine à exercer un pouvoir sur une réalité divine ne peut qu’illustrer à quel point une démarche religieuse peut tutoyer l’absurde…

Afin de préserver son pouvoir l’Église fit non seulement appel à la force du glaive - souvenons nous des croisades, de «l’évangélisation» de l’Amérique du Sud ou de la persécution des cathares et autres protestants  - mais également à une arme plus subtile : celle de l’angoisse. Pour ce faire le Dieu fustigeant et les horreurs infernales de la Bible présentaient un prétexte évident. Dans le jardin imaginaire, substrat de germination de toute connaissance du divin, les opportunités sont nombreuses pour cultiver des angoisses afin d’exercer un pouvoir. Cette attitude révèle toutefois une intention honteuse, que jamais une démarche religieuse n’aurait du concevoir : celle de la manipulation de l’ignorance humaine… Car, dans la croyance catholique un potentiel redoutable était présent : une assurance que, suite au pouvoir de rémission des péchés accordé à ses prêtres, la menace de tortures infernales pouvait être écartée. Ainsi l’espérance d’un accès au bonheur éternel devint quasiment une certitude ! Une espérance, qui ne se fonde pas sur des bases réalistes, ne peut pourtant jamais représenter une option positive…

Tout pouvoir est contraignant, une autorité par contre est libératrice. Le respect d’une liberté de recherche personnelle ou, à l’exemple de Jésus lui-même, une exhortation à une démarche individuelle de connaissance, afin d’assumer une responsabilité personnelle, n’a jamais figuré à l’agenda de l’Église. Chaque initiative personnelle fut toujours considérée par elle comme une ingérence impudique dans sa foi et donc comme une menace pour son pouvoir. Hormis un nombre d’exceptions individuelles d’une très haute qualité, vingt siècles de présence chrétienne ne peuvent prétendre au mérite d’avoir servi la vie en rendant les hommes plus libres et donc plus responsables…

 

 

 

Unité ou séparation ?

 

Parce que Dieu, en tant que symbole d’une source de vie unique et absolue, appartient à un monde surnaturel, Il est fatalement séparé de l’homme qui lui fait partie de la nature. L’idée religieuse d’être uni au divin, de faire partie intégrante du royaume de Dieu, ne peut donc s’accomplir qu’après notre mort biologique. Ainsi nous est enseigné. Le lieu hypothétique de l’union avec Dieu est appelé son royaume. Pour Paul l’avènement du royaume et donc de notre union avec Dieu étaient pourtant plutôt une question de jours que d’années. Son attente utopique n’étant pas confirmée par la réalité, elle évolua progressivement et pragmatiquement vers une réalité qui ne se révèlerait qu’au delà de cette vie biologique. Cette adaptation, dictée par une réalité incontournable, représente aujourd’hui l’espérance ultime de chaque croyant.

En ce qui concerne notre relation avec le divin dans le présent, la foi nous dicte : comme Dieu est omniprésent, bien que nous ne puissions d’aucune façon l’observer, et que Sa volonté détermine toutes choses mais restera toujours impénétrable pour l’homme, Dieu sera toujours pour lui une réalité aussi dominante qu’inaccessible. En ce bas monde l’homme demeure fatalement à la fois dépendant et séparé de Dieu. Dans cette vie une intégration dans son royaume ne pourrait être envisagée… Pourtant un des évangélistes canoniques témoigne d’une vision différente exprimée par Jésus quant à la venue du royaume. Dans son évangile (17, 20-21) Luc nous rapporte ces paroles de Jésus :

Or, interrogé par les pharisiens sur le moment où vient le royaume de Dieu, il leur répondit et leur dit : «La venue du royaume de Dieu ne se laisse pas épier, ni ils ne diront : le voici ou là, car voici, le royaume de Dieu est au-dedans de vous»

Aussi bien la traduction des mots grecs entos umôn estin - nous avons adopté la traduction de l’École biblique de Jérusalem - que leur interprétation prêtent à discussion. Une traduction plus courante de ces paroles est : le royaume de Dieu est au milieu de vous. Cette traduction ne peut toutefois elle non plus référer à une vie future mais à une réalité actuelle… À la lumière du témoignage de Thomas la discussion se dilue étrangement : mais le royaume est à l’intérieur de vous et il est à l’extérieur de vous…, quand vous aurez fait le deux un… alors vous entrerez dans le royaume. Le message est clair : dans cette vie nous faisons tous partie du royaume mais la conscience de cette unité ne s’est toujours pas éveillée en nous…

Reste donc la question de savoir comment nous pouvons prendre conscience non pas de notre séparation mais de notre intégration dans cette réalité que Jésus appelle le royaume ? Si cette expérience, qui ne pourrait être du domaine sensoriel, demeure possible il ne peut s’agir que d’une expérience spirituelle.

La réalité religieuse concerne la vie, une voie à parcourir, dont le but final est d’aboutir à une juste connaissance, la vérité. Voie, vérité, vie : voilà des paroles «officielles» de Jésus. Ce fut le mérite du Bouddha de distinguer cheminement religieux et représentation du divin. Jamais le Bouddha ne s’est octroyé une connaissance du divin ! Dans le témoignage de Thomas Jésus confirme implicitement cette distinction, même s’il fait usage de l’image d’un père.

Une image peut représenter une aide appréciable afin de nous permettre d’accéder à une connaissance. Elle peut officier comme point de repère pour guider notre cheminement et le confronter à la réalité. Jamais pourtant une image ne peut prendre la place de la réalité qu’elle se propose d’éclairer. Le divin peut en effet se révéler comme un père inspirateur mais il n’est pasun père ! Aussi longtemps que, comme Jésus, nous avons recours à l’image d’un père, tout en restant conscient de faire appel à une image, rien ne s’y oppose ! Le problème réside dans l’esprit des personnes qui confondent trop aisément image et réalité.

La finalité du cheminement religieux est de devenir réceptif à une expérience spirituelle qui seule peut nous confirmer notre unité dans une réalité spirituelle. C’est de cette expérience que Jésus rendit témoigne. Seulement voilà, en reconnaissant à Jésus une nature divine, nous devons fatalement accepter que notre expérience humaine ne peut être égale à la sienne. Quelle que soit l’intimité du lien qui puisse, dans notre imaginaire, nous unir à Jésus, nous devons accepter que sa nature transcende la nôtre et que de lui également nous sommes fatalement séparés…

Mais peut-on raisonnablement accepter que, par des hommes, un être humain soit élevé au niveau divin ? Suffit-il de considérer des témoignages humains, attestant une reconnaissance vivante d’un être décédé, pour déclarer que cet être est Dieu lui-même ? Dans les traditions religieuses orientales de tels phénomènes ont bien souvent fait l’objet de témoignages ! Dans l’évangile selon Thomas jamais Jésus ne se différencie de ses semblables. Ce qui lui est possible de réaliser nous est également donné d’accomplir… Mais dans ce cas il ne serait pas plus divin que nous, à moins que… nous ne soyons aussi divins que lui ! Pourquoi dès lors n’avons-nous pas la même expérience spirituelle que lui ? La réponse la plus plausible à cette question est : parce que la qualité de son état de conscience était vraisemblablement différente de la nôtre. C’est la raison pour laquelle nous ne sommes toujours pas réceptifs à cette présence inspiratrice par laquelle il se sentait uni au supérieur. L’enseignement à la fois le plus troublant et le plus passionnant dans le témoignage de Thomas est que chaque être peut avoir accès à l’expérience qui est la sienne. Car notre conscience «vit» et sa qualité peut donc évoluer…

La question qui se pose est donc : comment pouvons nous induire une évolution positive dans l’état de notre conscience ou, en paroles plus concrètes, comment pouvons-nous purifier les structures physiologiques, qui déterminent la qualité de notre conscience, et y instaurer une meilleure harmonie afin qu’elles puissent assumer leurs fonctions originelles ?

Ceux qui se sont investis dans les paroles de Jésus et dans les commentaires auxiliaires auront sans doute compris dans quelle direction nous croyons devoir rechercher la réponse à cette question. Cette réponse nous est le plus explicitement proposée à la fin du logion 60 :

vous cherchez pour vous-mêmes un lieu dans un repos

pour que vous ne deveniez cadavres et ne soyez mangés

La tradition orientale nous propose une pratique qui permet d’atteindre une telle qualité de repos dans notre mental qu’il en résulte une harmonisation progressive des structures physiologiques en question. Nous référons à la pratique de la méditation.

 

 

En conclusion

 

Confrontés depuis l’aube de l’humanité au défi religieux, des hommes ont conçu des visions différentes, dont les témoignages sont parvenus jusqu’à nous. Pour un nombre important de personnes la Bible hébraïque est toujours la source inspiratrice dans leur démarche religieuse. Bien d’autres s’inspirent de la Maha Bharata, du Koran, de l’enseignement ou de la vie du Bouddha ou de Jésus. Notre responsabilité religieuse ne réside toutefois pas dans l’acceptation d’idées que d’autres, dans un environnement culturel totalement différent du nôtre, ont exprimées. Leurs témoignages ont sans aucun doute une valeur indéniable mais ils n’attestent finalement que d’une conception religieuse humaine à l’intérieure d’une société délimitée et temporelle.

Chaque être humain est tributaire de sa culture… Mais Jésus nous enseigne que, si nous voulons être libres, il est nécessaire de rompre des liens. C’est la condition essentielle pour  assumer pleinement la responsabilité du cheminement qui nous incombe. Répondre à son invitation implique une transformation de notre liberté en une responsabilité intelligente et non pas en une espérance utopique… Aujourd’hui des scientifiques nous dévoilent que le récit biblique est bien différent de la réalité historique et que l’imaginaire romanesque y est amplement présent. Cela ne diminue en rien la valeur de cette œuvre grandiose mais nous invite quand même à nous interroger sur sa valeur comme guide doctrinal religieux. Ainsi se précise l’importance de la question initiale que nous nous sommes posés, à savoir : la teneur véritable de l’enseignement de Jésus est-elle valorisée par son intégration dans la saga biblique ? Le lien entre Jésus - le nouveau - et la Bible - l’ancien - fut chronologiquement en premier établi par Paul. Celui-ci reçut en effet la plus stricte éducation religieuse juive. Pour lui toute valeur religieuse ne pouvait être perçue que dans une perspective biblique.

La Bible nous conte l’histoire de l’alliance d’un peuple avec son Dieu. La quintessence de l’enseignement de Jésus, tel que Thomas nous l’a transmis, est l’unité individuelle de chaque être et de sa source de vie. À la recherche d’une juste interprétation des paroles de Jésus, tout rapprochement entre les deux messages sera forcément source d’interférences.

La sincérité nous impose à reconnaître que dans cette vie se posent des questions auxquelles notre intelligence n’est aujourd’hui pas capable de répondre. C’est un non-sens intellectuel de vouloir nier cette limitation par des contes imaginaires, nonobstant leurs intentions sans doute fort respectables. La réalité est que nous vivons une vie dont aussi bien l’origine que la finalité nous dépasse. Mais, parce que nous vivons, nous sommes à chaque instant unis à sa source absolue, comme chaque atome y est uni, comme sont liés l’enfant et sa mère. Cette unité est l’essence même de la conscience religieuse. En elle est fondé le principe du respect et de la solidarité humaine ainsi que notre implication dans l’évolution de la nature entière.

Le propre d’une tragédie est que, dans un désir ardent et sincère de réaliser le bien, le contraire fatal est provoqué. Dans sa tentative de réaliser une union avec Cela, qui est la cause de la création, l’homme a remplacé Cela par Quelqu’un. Cette substitution est intellectuellement compréhensible mais demeure une erreur tragique. Car une réalité absolue fut reniée et remplacée par une image. Ainsi l’homme s’est séparé de sa source de vie réelle. Alors que son intention ou son désir était un rapprochement, un fatal éloignement en fut la conséquence…

Ce que les responsables religieux chrétiens nous proposent est la fatalité d’une séparation, accompagnée il est vrai de l’espérance qu’un jour celle-ci prendra fin. Par la représentation biblique du divin et par la reconnaissance que l’homme, appelé Jésus, est en fait Dieu lui-même, nous fûmes induits en erreur… Aujourd’hui notre tâche consiste à bien discerner les valeurs et les images humaines qui nous sont proposées, à distinguer leurs mérites et leurs errements, mais surtout à ne pas renier notre propre responsabilité.

Notre approche n’est pas imaginaire mais est fondée sur une donnée réelle : un écrit découvert parmi d’autres en 1945, attestant de l’enseignement d’un dénommé Jésus et transcrit par un certain Judas Thomas. Les nombreuses concordances avec les évangiles connus nous confirment qu’il s’agit bien du Jésus, qui fut intégré dans la Bible et qui devint le personnage clef de la religion chrétienne. Historiquement et malgré des nombreuses hypothèses plus ou moins fantaisistes, nous savons en effet bien peu de choses sur la vie réelle de Jésus. Mais pourquoi ne pas témoigner d’une retenue respectueuse quant à sa vie privée… ? La question qui importe n’est pas : que pourrait être la vérité sur la vie de Jésus ? Mais bien : que faisons-nous de son enseignement, de son invitation, de son défi, tels qu’ils nous sont présentés dans le témoignage de Thomas ?

Le Jésus selon Thomas peut toucher, voir ébranler notre sensibilité intellectuelle ou religieuse. Il peut aussi nous laisser indifférents. Ce témoignage représente toutefois une opportunité indéniable pour reconsidérer notre responsabilité religieuse sur des bases plus réalistes que celles inspirées par les contes bibliques. Notre responsabilité intellectuelle n’implique-t-elle pas que nous puissions, au XXI° siècle, nous libérer - quelle circoncision en esprit ! - d’idées et d’intentions de personnes, qui au VII° siècle av.J.C. en Juda et pour des raisons religieuses et stratégiques, ont décidé de rédiger une oeuvre littéraire nous révélant le passé historique de leur peuple… ?

Aujourd’hui une fois de plus la nature nous fait prendre conscience de l’urgence d’un éveil. Le choix de rompre des liens dans un cheminement qui engage à une prise de conscience individuelle n’est pas la solution la plus évidente ! Le défi de l’unité ne peut pourtant s’assumer que dans la liberté et la responsabilité individuelle de chaque être.

 

 

 

 

l’auteur 

Ceux ou celles, désireux d’exprimer quelque réaction à la présentation de cet évangile, sont invités à le faire par e-mail :

 

info-thomasevangelie@telenet.be

 

livre 

Suite à la demande de nombreuses personnes l’auteur de ce site, Pierre Mestdagh, est heureux de vous annoncer la parution de son livre « Le défi spirituel proposé par le cinquième Évangile »aux éditions Edilivre à Paris. Le chapitre 4 est entièrement consacré à cet évangile et aux commentaires que vous propose ce site. Les autres chapitres concernent des réflexions présumées nécessaires à une approche plus réaliste du phénomène religieux, de l’avènement du christianisme et de l’intégration de Jésus dans la Bible hébraïque.

Ce livre est disponible en librairie comme sur internet au site d’Edilivre :

http://www.edilivre.com

 

liens 

Nous vous signalons la parution aux éditions Dorval d’un remarquable roman de la plume de Pierre Desjardins, ayant pour thème cet évangile selon Thomas. Plus d’informations à découvrir sur le site :

 

http://www.lacinquiemesource.com/

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Date de dernière mise à jour : 04/02/2012

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